Dimanche, 19 Juillet 1942, Auschwitz-Birkenau
Cher lecteur. Si tu es en train de lire ce journal c’est que je suis mort. Ou, peut-être, suis-je assis devant toi, un thé glacé à la main, et te
regarde froncer les sourcil.
Il y a deux semaines je suis arrivé ici avec ma femme après un long voyage en train. Immédiatement on nous a séparés au triage. Puis, on m’a ordonné de
me dévêtir et de donner tous mes papiers. Je me suis exécuté sans un mot. En fait, je ne me souviens plus très bien, j’étais épuisé et j’avais faim. Il faisait chaud. Je ne
sais même plus si j’ai entendu ma femme pleurer. Je… J’ai du mal à me souvenir. On allait m’emmener vers un étrange édifice de brique rouge lorsqu’un SS s’est approché de
moi. Il m’a regardé, a tâté mon corps comme si j’étais de la marchandise. Puis il m’a demandé de le suivre d’un signe de la main. J’ignore son nom, mais grâce à lui j’ai été choisi
comme sonderkommando.
Si tout va bien, demain je serai en vie.
Dimanche, 26 Juillet 1942
Fidel lecteur, j’ai aujourd’hui causé la mort d’un homme. Alors que je l’enregistrais il a compris, je n’ai pas trop su comment au départ, que j’étais
tsigane. Il m’a alors craché au visage, m’injuriant dans une langue que je ne connais pas. Il n’y a cependant pas de doute, il m'a reconnu pour ce que je suis. Il a probablement lu
ma plaque d’identification. Aussitôt, le Kapo de service l’a sorti de la ligne et lui a tiré une balle dans la tête. Je ne peux m’empêcher de penser que si mon nom avait été autre que
Djamil, cet homme serait encore en vie. J’ai dû reprendre mon travail sans broncher. Pourquoi, alors que nous sommes tous dans cet enfer, ne pouvons-nous pas s’allier?
J’ignore si je dois remercier mon geôlier, mais si tout va bien, demain je serai en vie.
Cher lecteur, qui que tu sois, viens à mon secours. Ma main tremble encore après les horreurs auxquelles j’ai dû faire face aujourd’hui. Je m’étais cru
choyé. J’étais bien sot de croire que je garderais cette position de gratte-papier pour toujours. J’ai aujourd’hui été affecté au crématoire IV. Pardonne, cher lecteur, les larmes qui
parsèment ici et là ce papier que j’ai volé à mes supérieurs. Je ne peux effacer de ma mémoire l’image lugubre de cet océan de corps nus inanimés. Un à un, moi et mes camarades les
avons hissé sur les monte-charges afin qu’il soient brûlés dans ces fours géants, ces antres rougeoyant monstrueux. Pardonne ma faiblesse, cher lecteur, mais mon cœur chancelle à l’idée de
retrouver le corps de mon aimée dans ce charnier. Je garde tout de même l’espoir macabre que ma femme est employée dans quelque fabrique, ou même… quelque
bordel.
Ce travail, aussi horrible qu’il soit, me garde cependant en vie. Je dois vivre, pour ma famille.
Si tout va bien, demain je serai toujours en vie.
Samedi 27 Septembre 1947
Adieu, cher lecteur. Qui que tu sois, merci. Je m’en vais retrouver ma famille qui m’attend. Adieu! Adieu!
Si tout va bien, je meurs demain.
Jour de pluie, 1943?
Il y a bientôt six mois (je crois) depuis ma dernière entrée. Depuis que j’ai trouvé le corps de ma femme dans le crématoire IV, j’ai perdu la force de
vivre. Et pourtant, la mort m’élude. Ce n’est pas parce que je n’ai pas essayé. Je me suis lancé de toutes mes forces dans la clôture de barbelé électrifiée. J’avais espéré
que la décharge me tue sur le coup, mais il semble qu’il reste dans mon corps une étincelle de vie qui refuse de s’éteindre. Je suis maintenant cloué au lit. On m’injecte divers
produits chaque jour, puis on me scrute, question de voir ce qui va se passer. Il semble que je plaise à cet étrange docteur qui m'observe souvent avec un regard satisfait. Un jour,
peut-être, vais-je le décevoir et m’endormir doucement.
Je ne sais pas ce qu’ils vont me donner la prochaine fois, mais si tout va bien, demain je serai mort.
Dimanche 18 Juillet 1943
J’ai été réaffecté au crématoire. Cette fois j’ai été assigné aux fours. Je passe des heures entières à charrier des corps encore chauds et à les
mettre au feu tels des bûches. L’odeur est insoutenable, la chaleur cuisante. J’ai l’impression de m’être endurci depuis ma sortie de l’hôpital (devrais-je plutôt dire
laboratoire?). Bientôt j’aurai peut-être mon propre uniforme et deviendrai un véritable nazi à mon tour. Cette pensée m’obsède et mes nuits sont peuplées de cauchemars
infernaux. Je relis mes entrées précédentes et ris amèrement. Quel sot j’étais. Et avec le temps qui passe, qui sait, le deviens-je encore un peux plus chaque jour.
Dimanche 26 Décembre 1943
Je n’ai plus de sourcils. La peau de mon visage est un masque buriné. Mes mains sont noires. Même avec la toilette du dimanche je n’arrive pas à
enlever l’odeur de chair brûlée. Les arrivants sont désormais tellement nombreux qu’il faut brûler leur corps dans des fausses à l’extérieur. La majorité d’entre eux est juive. On
m’a nommé responsable d’un des charniers. Ma longévité dans ce camp demeure un mystère. On a tué Sven hier, de peur qu’il parle.
Parler à qui?
Au sein du sonderkommando la tension monte. Les travailleurs semblent tramer quelque chose. Je devrais avertir mon Kapo, mais je ne suis pas encore
suffisamment endoctriné. J’espère encore que quelqu’un s’en rende compte et qu’on me tire une balle dans la tête pour me punir de mon inattention.
Si tout va bien, je meurs demain.
Jour ensoleillé, 1944?
Je n’ose même plus espérer mourir.
6 Octobre 1944
Demain les sonderkommendo vont lancer une attaque sur le crématoire IV. C’est de la véritable folie : personne ne peut en sortir vivant. C’est
pourquoi j’ai accepté d’y prendre part. Je n’ai plus la force de continuer. Le monde extérieur n’en a que faire de nous. Plutôt mourir que de continuer cette vie de
tortionnaire. Pour la première fois depuis longtemps j’ai l’esprit tranquille. Je dissimule cette dernière page dans le mur de la caserne et me couche, la paix dans l’âme.
Il n’y a plus de doute, demain je serai mort. Enfin.
Dimanche 19 Novembre 1944
Le coup a échoué. Après avoir dynamité le crématoire nous nous sommes sauvés dans les bois. J’ai marché, lentement. Rapidement ils nous ont
retrouvés. Il ont abattu au moins 200 hommes à bout portant. Alors pourquoi suis-je toujours en vie?
On m’a remis au crématoire un certain temps. Un autre, évidemment. Il me semble que je ne vois plus la différence entre les corps. Les enfants,
frêles et délicats, ne m’émeuvent même plus.
J’ai entendu dire que l’ennemi était en route. Je dis ennemi, mais devrais-je dire allier? Peu importe, cela explique probablement quoi nous allons
dynamiter les crématoires qui restent. On m’a dit que j’allais m’occuper de brûler des documents demain.
Si ces « sauveurs » veulent vraiment rendre un service à tout le monde, qu’ils bombardent ce maudit camp. La moitié des détenus a été transférée
ailleurs et ceux de nous qui restent ne pourront jamais se réintégrer dans la société. Je sais que jamais je ne le pourrai.
26 Janvier 1945
L’Armée rouge est aux portes du camp. La tension est palpable. Les Kapo se calment les nerfs en tuant sans raison apparente (quoi que je serais bien
embêté de dire qu’ils en ont déjà eu une). Les travailleurs sont fébriles. L’espoir renaît. Qui sait, peut-être que même un monstre comme moi aura sa place dans ce nouveau
monde.
J’attends avec impatience. Si tout va bien, demain je serai en vie.
Si tout va bien, demain je serai libre.
Le 27 janvier 1945 l’Armée rouge libéra le camp d’Auschwitz-Birkenau.
Djamil Leroix, Français d’origine tsigane, mourut le jour même, atteint par balle.
Il devint enfin libre.





Bisoux
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