Jeudi 20 décembre 2007
Bonjour,

       Encore une fois j'ai choisi d'écrire en m'inspirant de faits historiques.  Le sujet est délicat et j'ai essayé de le rendre du mieux que j'ai pu.  Mais il est difficile pour moi de combattre mon propre style et finalement celui-ci est peut-être encore trop littéraire pour le contexte.  Je vous laisse le soin d'en juger.

Bonne  lecture!

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Dimanche, 19 Juillet 1942, Auschwitz-Birkenau

 

Cher lecteur. Si tu es en train de lire ce journal c’est que je suis mort. Ou, peut-être, suis-je assis devant toi, un thé glacé à la main, et te regarde froncer les sourcil.

Il y a deux semaines je suis arrivé ici avec ma femme après un long voyage en train. Immédiatement on nous a séparés au triage. Puis, on m’a ordonné de me dévêtir et de donner tous mes papiers. Je me suis exécuté sans un mot. En fait, je ne me souviens plus très bien, j’étais épuisé et j’avais faim. Il faisait chaud. Je ne sais même plus si j’ai entendu ma femme pleurer. Je… J’ai du mal à me souvenir.   On allait m’emmener vers un étrange édifice de brique rouge lorsqu’un SS s’est approché de moi. Il m’a regardé, a tâté mon corps comme si j’étais de la marchandise. Puis il m’a demandé de le suivre d’un signe de la main. J’ignore son nom, mais grâce à lui j’ai été choisi comme sonderkommando.

Si tout va bien, demain je serai en vie. 

Dimanche, 26 Juillet 1942
 


Fidel lecteur, j’ai aujourd’hui causé la mort d’un homme. Alors que je l’enregistrais il a compris, je n’ai pas trop su comment au départ, que j’étais tsigane. Il m’a alors craché au visage, m’injuriant dans une langue que je ne connais pas. Il n’y a cependant pas de doute, il m'a reconnu pour ce que je suis. Il a probablement lu ma plaque d’identification. Aussitôt, le Kapo de service l’a sorti de la ligne et lui a tiré une balle dans la tête. Je ne peux m’empêcher de penser que si mon nom avait été autre que Djamil, cet homme serait encore en vie. J’ai dû reprendre mon travail sans broncher. Pourquoi, alors que nous sommes tous dans cet enfer, ne pouvons-nous pas s’allier?

J’ignore si je dois remercier mon geôlier, mais si tout va bien, demain je serai en vie.

 Dimanche 2 Août 1942 

Cher lecteur, qui que tu sois, viens à mon secours. Ma main tremble encore après les horreurs auxquelles j’ai dû faire face aujourd’hui. Je m’étais cru choyé. J’étais bien sot de croire que je garderais cette position de gratte-papier pour toujours. J’ai aujourd’hui été affecté au crématoire IV. Pardonne, cher lecteur, les larmes qui parsèment ici et là ce papier que j’ai volé à mes supérieurs. Je ne peux effacer de ma mémoire l’image lugubre de cet océan de corps nus inanimés. Un à un, moi et mes camarades les avons hissé sur les monte-charges afin qu’il soient brûlés dans ces fours géants, ces antres rougeoyant monstrueux. Pardonne ma faiblesse, cher lecteur, mais mon cœur chancelle à l’idée de retrouver le corps de mon aimée dans ce charnier. Je garde tout de même l’espoir macabre que ma femme est employée dans quelque fabrique, ou même… quelque bordel.


Ce travail, aussi horrible qu’il soit, me garde cependant en vie.
Je dois vivre, pour ma famille. 

Si tout va bien, demain je serai toujours en vie.


Samedi 27 Septembre 1947
 

Adieu, cher lecteur. Qui que tu sois, merci. Je m’en vais retrouver ma famille qui m’attend. Adieu! Adieu!

Si tout va bien, je meurs demain. 


Jour de pluie, 1943?

Il y a bientôt six mois (je crois) depuis ma dernière entrée. Depuis que j’ai trouvé le corps de ma femme dans le crématoire IV, j’ai perdu la force de vivre. Et pourtant, la mort m’élude. Ce n’est pas parce que je n’ai pas essayé. Je me suis lancé de toutes mes forces dans la clôture de barbelé électrifiée. J’avais espéré que la décharge me tue sur le coup, mais il semble qu’il reste dans mon corps une étincelle de vie qui refuse de s’éteindre. Je suis maintenant cloué au lit. On m’injecte divers produits chaque jour, puis on me scrute, question de voir ce qui va se passer. Il semble que je plaise à cet étrange docteur qui m'observe souvent avec un regard satisfait. Un jour, peut-être, vais-je le décevoir et m’endormir doucement.

Je ne sais pas ce qu’ils vont me donner la prochaine fois, mais si tout va bien, demain je serai mort.


Dimanche 18 Juillet 1943

J’ai été réaffecté au crématoire. Cette fois j’ai été assigné aux fours. Je passe des heures entières à charrier des corps encore chauds et à les mettre au feu tels des bûches. L’odeur est insoutenable, la chaleur cuisante. J’ai l’impression de m’être endurci depuis ma sortie de l’hôpital (devrais-je plutôt dire laboratoire?). Bientôt j’aurai peut-être mon propre uniforme et deviendrai un véritable nazi à mon tour. Cette pensée m’obsède et mes nuits sont peuplées de cauchemars infernaux. Je relis mes entrées précédentes et ris amèrement. Quel sot j’étais. Et avec le temps qui passe, qui sait, le deviens-je encore un peux plus chaque jour.


Dimanche 26 Décembre 1943

Je n’ai plus de sourcils. La peau de mon visage est un masque buriné. Mes mains sont noires. Même avec la toilette du dimanche je n’arrive pas à enlever l’odeur de chair brûlée. Les arrivants sont désormais tellement nombreux qu’il faut brûler leur corps dans des fausses à l’extérieur. La majorité d’entre eux est juive. On m’a nommé responsable d’un des charniers. Ma longévité dans ce camp demeure un mystère. On a tué Sven hier, de peur qu’il parle. 

Parler à qui?

Au sein du sonderkommando la tension monte. Les travailleurs semblent tramer quelque chose. Je devrais avertir mon Kapo, mais je ne suis pas encore suffisamment endoctriné. J’espère encore que quelqu’un s’en rende compte et qu’on me tire une balle dans la tête pour me punir de mon inattention.

Si tout va bien, je meurs demain.


Jour ensoleillé, 1944?

Je suis de retour dans l’hôpital. Le docteur semble heureux de me revoir. Je me suis jeté dans le charnier, question de mettre fin à mes souffrances. Malheureusement on m’a rescapé. Il semble qu’un des SS soit attaché à ma personne. Ou bien est-ce le docteur qui suit de près mon évolution ? La peau de mon visage semble avoir fondu. J’avais déjà perdu quelques dents alors j’ose imaginer l’horreur de mon faciès. Les brûlure sur mon corps guérissent rapidement, grâce à je ne sais quel procédé chimique. 

Je n’ose même plus espérer mourir.


6 Octobre 1944

Demain les sonderkommendo vont lancer une attaque sur le crématoire IV. C’est de la véritable folie : personne ne peut en sortir vivant. C’est pourquoi j’ai accepté d’y prendre part. Je n’ai plus la force de continuer. Le monde extérieur n’en a que faire de nous. Plutôt mourir que de continuer cette vie de tortionnaire. Pour la première fois depuis longtemps j’ai l’esprit tranquille.  Je dissimule cette dernière page dans le mur de la caserne et me couche, la paix dans l’âme.

Il n’y a plus de doute, demain je serai mort. Enfin.


Dimanche 19 Novembre 1944

Le coup a échoué. Après avoir dynamité le crématoire nous nous sommes sauvés dans les bois. J’ai marché, lentement. Rapidement ils nous ont retrouvés. Il ont abattu au moins 200 hommes à bout portant. Alors pourquoi suis-je toujours en vie? 

On m’a remis au crématoire un certain temps. Un autre, évidemment. Il me semble que je ne vois plus la différence entre les corps. Les enfants, frêles et délicats, ne m’émeuvent même plus.

J’ai entendu dire que l’ennemi était en route. Je dis ennemi, mais devrais-je dire allier? Peu importe, cela explique probablement quoi nous allons dynamiter les crématoires qui restent. On m’a dit que j’allais m’occuper de brûler des documents demain.

Si ces « sauveurs » veulent vraiment rendre un service à tout le monde, qu’ils bombardent ce maudit camp. La moitié des détenus a été transférée ailleurs et ceux de nous qui restent ne pourront jamais se réintégrer dans la société. Je sais que jamais je ne le pourrai. 


26 Janvier 1945

L’Armée rouge est aux portes du camp. La tension est palpable. Les Kapo se calment les nerfs en tuant sans raison apparente (quoi que je serais bien embêté de dire qu’ils en ont déjà eu une). Les travailleurs sont fébriles. L’espoir renaît. Qui sait, peut-être que même un monstre comme moi aura sa place dans ce nouveau monde.

J’attends avec impatience. Si tout va bien, demain je serai en vie.

Si tout va bien, demain je serai libre.

   

Le 27 janvier 1945 l’Armée rouge libéra le camp d’Auschwitz-Birkenau.

Djamil Leroix, Français d’origine tsigane, mourut le jour même, atteint par balle.

Il devint enfin libre.

Par Kanmuri - Publié dans : Écriture ludique - Communauté : Ecriture Ludique
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Commentaires

ton texte est d'une douceur à la limite du soutenable identique aux horreurs de l'histoire. big bisous
Commentaire n°1 posté par fab le 20/12/2007 à 14h42
Merci pour ton commentaire.  J'ai beaucoup lu cur les camps de concentration, mais je ne crois pas que personne peut vraiment en décrire l'horreur à moins d'y avoir souffert...
Bisoux
Réponse de Kanmuri le 23/12/2007 à 01h26
J'ai écrit il y a peu de temps une nouvelle "La survivante", une histoire tiré de faits réels, raconté par ma mère qui fut déportée à Ravensbruk et mon père à Dachau. Lorsque j'ai écrit cette nouvelle j'étais très opressée, mais pour ma mère, pour mon père, je me devais de l'écrire. Ton texte reflète très bien ce que cet homme Djameil Leroix à vécu, l'horreur, la déchéance, la terreur... Sa fin est une façon de retrouver la liberté. Ceux qui sont revenus n'ont plus du tout la même vision de la vie. Loula
Commentaire n°2 posté par Loula le 20/12/2007 à 18h51
Merci beaucoup Loula.
Est-ce que ton texte se trouve sur ton blog?
Réponse de Kanmuri le 23/12/2007 à 01h28
Pourquoi tu veux combattre ton propre style, que nenni! c'est un étrange parcours que celui que je viens de lire. C'est fort et en même temps tu évites le pathétique. Alors bravo! le sujet était délicat.
Commentaire n°3 posté par polly le 01/01/2008 à 21h16
Merci beaucoup!  J'ai dû faire un peu de recherche avant d'écrire, mais ça a valu le coup
Réponse de Kanmuri le 01/01/2008 à 22h29

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