Mercredi 16 janvier 2008

Bonjour!

Je vous offre un peu (beaucoup) en retard ma version de l'exercise ludique 28.  La consigne était d'inclure les mots suivants dans le texte:

désastre, folie, perdurer, chercher, s'envoler, s'effondrer, se relever, se noyer, offrande, sacrifice, déchiqueter, coups, exploser, profondeur, sang, eau, lumière, feu, terre, cercueil, emmurer, poison, noir, éclatant, brulures

Je tiens aussi à préciser que le sujet que j'aborde peut être jugé délicat par certains.  Je ne veux pas choquer, alors je vous préfère vous prévenir.

Bonne lecture!

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Le coran dit 
« Quiconque commet un péché le commet contre lui-même. » Ici, emmuré dans ma cellule où l’eau croupit et les murs sont couverts de salpêtre, je crois enfin commencer à en saisir la portée. Mais qui peut se vanter de vraiment comprendre les mots du Prophète?
 

 
 
 

J’étais un prince comme tant d’autres avant moi, et comme tant d’autres qui viendront après moi. Deuxième fils du sultan, je n’avais aucune obligation. Mes jours se passaient entre la chasse, les femmes et le vin. Mon Imam avait même déclaré que j’étais un véritable désastre. Mon père ne s’en inquiétait guère ; il avait mon frère Muhammad pour sauver l’honneur de la famille. J’aurais pu mourir, il ne s’en serait pas soucié. 

 
 
 

Évidemment, cette vie me plaisait immensément. J’avais les plus belles femmes du pays dans mon harem, les meilleurs vins à ma table et les coursiers les plus rapides du sultanat. J’en avais hérité, pour la plupart, de Muhammad qui, peu porté sur le monde matériel, passait son temps le nez dans les livres. 

 
 
 

Vous concevrez bien que cet équilibre parfait ne pouvait perdurer bien longtemps. Avant même qu’il ait pu monter sur le trône, mon frère fut assassiné. Alors que son cercueil descendait dans les entrailles de la terre, mon père jura qu’il vengerait sa progéniture. Avant peu, un garçon de cuisine fut mis à mort, ayant avoué sous la torture. Je doutai que le pauvre diable ait eu quoi que ce soit à voir avec le crime, mais le vizir avait été clair : si un coupable n’était pas désigné rapidement, c’était le sultan qui perdrait sa crédibilité. 

 
 
 

Je n’eue certes, que peu de temps pour me pencher sur la question qui, d’ailleurs, ne m’intéressait guère. Mon frère ayant disparu, je devins le premier en ligne pour le trône. Jamais un homme n’avait été si peu fait pour gouverner. On se mit en tête de m’éduquer, de m’apprendre l’art de diriger, la philosophie de nos ancêtres et la sagesse du Prophète. Il y avait de quoi se noyer dans une mer de mots. Moi qui avait tout oublié du savoir qu’on m’avait patiemment transmis alors que je n’étais qu’un enfant, je dû réapprendre à lire et à écrire.
 

 

Je me rebellai. J’injuriai les professeurs, je ruai de coups les philosophes et on me surpris même à déchiqueter de précieux ouvrages. J’étais devenu une bête sauvage. Aveuglé par cette folie passagère il fut aisé pour le sultan de me duper. Maintenant que je gis dans les profondeurs de ce monstre de pierre, je vois à quel point cette tâche dû être facile : je n’étais, je le concède amèrement, qu’un sot. 

 
 
 

On commença d’abord par me priver de vin. Je ne m’en souciai que peu. Puis, on m’enleva mes femmes, une à une. Cela n’eut guère d’effet jusqu’à ce qu’on se décide à passer aux choses sérieuses et qu’on mette à mort ma concubine favorite. Je compris alors que mon père n’entendait pas à rire. C’est à ce moment que sentis ma liberté s’envoler.

 
 
 

Je me soumis rapidement et si bien que je fis davantage de progrès en un mois que j’en avais fait au cours de la dernière année. On se félicita des mesures prises et quelques gens furent promus. Je sentis même l’agacement du sultan à mon égard se transformer en une sorte d’affection distante. J’étais devenu le parfait petit héritier. 

 
 
 

Cependant, tous ces sacrifices que j’avais dû faire à corps défendant avaient confiné ma véritable personne tout au fond de mon âme. Mon cœur, alimenté par ce pernicieux philtre de la droiture, menaçait d’exploser. 

 
 
 

Environ trois mois après ma conversion, je fus pris d’une maladie inconnue. On convoqua les meilleurs médecins du sultanat à mon chevet mais nul ne su nommer le mal qui m’habitait. Avant peu, je refusai toute nourriture. Mon père soupçonna quelque empoisonnement. La cour désespérait de perdre à nouveau son héritier.

 
 
 

On introduisit un jour dans mes appartements un homme que je ne connaissais pas.  Bien qu’alité et affaibli, sa présence me troubla. Il se présenta comme étant mon cousin Fils du frère aîné de mon père, il avait vécu son enfance en Italie et le reste du temps ici et là, voyageant au gré des missions diplomatiques du sultanat. Il était beau, semblait fort et était richement paré. Il me rappela l’homme libre que j’avais été. En mon cœur, se réveilla l’envie. 

 
 
 

Je l’invitai à s’asseoir à mon chevet d’un geste voulu hautain et de la voix la plus forte que mon corps brisé pu produire, j’appelai mes serviteurs. J’ordonnai qu’on ouvre les fenêtres, qu’on m’habille et qu’on prépare un repas digne de mon cousin. J’entendais bien être à la hauteur de mon parent et exécutai le plus grand coup d’esbroufe de ma vie. On s’exécuta promptement, m’obéissant en criant Noël. 

 
 
 

Ma rémission fut celle d’un miraculé. Mon orgueil d’antan, stimulé par la splendeur de Chems, mon cousin, me remis rapidement sur pied.   Je me liai vite d’amitié avec mon sauveur, parvenant enfin à concilier mon passé avec le présent. En effet, bien qu’étant érudit, Chems ne se privait en aucun cas des joies de la vie. À ses côtés, je me remis à courir la cité en quête de plaisirs. 

 
 
 

Un soir où le vin avait coulé à flots, Chems me proposa de goûter à un plaisir qu’il qualifia d’interdit et de divin. Bercé par l’alcool, je mordis à l’appât de ces mots prometteurs. Mon cousin claqua discrètement des mains et aussitôt, quatre jeunes hommes nus furent introduits dans le salon. Il me semblèrent exotiques, impression que confirma mon ami en me disant qu’ils étaient italiens. Chems m’invita à choisir celui qui me plaisait. Bien que connaissant la sentence réservée aux fornicateurs, j’avais de maintes fois commis ce doux pêché dans les bras de femmes inconnues. Là s’arrêtait cependant mon crime. 

 
 
 

Sentant ma réticence, mon cousin m’assura que l’endroit était sûr et bien gardé. De plus, ces jeunes gens ne parlaient que l’italien. Puis, comme pour me donner l’exemple, il attira à lui l’un des hommes qu’il se mit à caresser distraitement. En riant, il affirma que je pouvais en disposer à ma guise, comme je le ferais de mes serviteurs. Puis, il quitta la pièce avec le jeune homme qu’il avait choisi.  

 
 
 

Je demeurai un moment à regarder ces objets de plaisir. Dans la faible lumière des lampes, l’un d’entre eux attira mon regard. Ses cheveux étaient d’un noir d’encre et ses yeux me semblèrent d’un vert éclatant. Ils étaient tous beaux et fort, mais celui-ci semblait être sur le point de s’effondrer, comme si une force mystérieuse ne le tenait debout que par un fil. Je lui fis signe et il me sembla qu’il tressailli. Les deux autres hommes quittèrent discrètement. 

 
 
 

Ne sachant trop que faire, je l’invitai à s’allonger à mes côtés. Il sentait les épices et le soleil. Je ne pus me résoudre à caresser son corps. Je posai donc ma main sur sa tête, sentant la soie de ses cheveux sur ma paume. Je lui demandai son nom. Il ne parut pas comprendre. Je me nommai me pointant puis le pointai. Vittorio. Sa voix mélodieuse se fit entendre un court moment pour prononcer ce mot. Vittorio. Ce nom à la sonorité riche me plût. Avec une douceur maladroite, je caressai son bras nu. À ma surprise, je sentis le désir monter en moi. Ce plaisir défendu, n’était peut-être pas si mal après tout. 

 
 
 

Je poursuivi mon exploration du corps de Vittorio avec un désir avide et grandissant. Le jeune homme, qui avait d’abord été tendu, sembla se relaxer sous mes caresses et se laissa aller lui-même au plaisir du moment. Avant peu, je posai mes lèvres sur les siennes. Ce qui suivit n’appartient qu’à moi. Le feu des passions est chose qui ne se partage pas aisément.

 
 
 

Des mois qui suivirent, je ne me souviens que du plaisir que je partageai avec Vittorio. Je passai, dans cette maison close, les moments les plus intenses de ma vie. Jamais une femme n’avait réussi me laisser dans cet état qui fut le mien. Si je passais quelques jours sans voir Vittorio, mon esprit s’égarait, une douleur étrange s’emparait de moi. Il me semblait que mon corps tout entier était couvert de brûlures que seul le corps de mon amant possédait le pouvoir d’apaiser. J’étais, pour la première fois depuis longtemps, amoureux.

 
 
 

Vittorio s’épanouissait à mes côtés et me rendait mon amour avec tant d’ardeur! J’engageai pour lui les meilleurs tuteurs et bientôt, il pu parler notre langue. Je ne souhaitais qu’une chose: le mettre à mon service afin de pouvoir passer tout mon temps avec lui. Mais je savais très bien que les murs du palais se prêtaient mal aux unions comme la nôtre.

 
 
 

Chems, ami fidèle, continua à tout orchestrer, facilita les rencontres et pris soins d’accomplir mille et une autres besognes se rattachant aux relations clandestines. Exalté dans mon sentiment amoureux, je lui étais reconnaissant. J’aurais voulu que cette extase dure toujours.

 
 
 

Puis, une nuit, alors que Vittorio et moi étions enlacés, la garde privée du sultan fit intrusion dans notre paradis. Je fus rapidement sur mes pieds mais, alors que je tentais d’aider Vittorio à se relever, ils s’emparèrent de lui. J’ordonnai. Je criai. J’injuriai. Mais je ne pu les empêcher de l’emmener loin de moi. Vittorio livra lui aussi un fier combat, se débattant et ne cessant de crier des injures en italien. La dernière vision que j’eue de lui fut son visage rougi par l’effort, ses cheveux défaits, et ses grands yeux verts baignés de larmes.

 
 
 

Jamais plus je ne le revis.

 
 
 

On eut plus d’égards pour ma personne mais on me mit tout de même aux arrêts. Je fus accusé de fornication par dix différents témoins. L’un de ces témoins se révéla être Chems. Ce dernier avait fort profité de mes absences du palais pour rallier le sultan à sa cause et prouver à quel point j’étais indigne de régner. Il alla jusqu’à m’accuser d’avoir voulu l’entraîner avec moi dans le pêché.

 
 
 

Je ne puis prouver la culpabilité de Chems d’aucune façon. Cependant, sachant qu’il est maintenant l’héritier du trône, j’affirme sans l’ombre d’un doute que depuis le jour de son arrivé au palais, il avait juré ma perte.

 
 
 

Vittorio fut exécuté sans plus de préambule. Je fus moi-même condamné à mort.

 
 
 

En fait, je serai exécuté aujourd’hui, à midi.

 
 
 

Moi qui fus impassible tout au long du procès, je ne puis, en ces dernières heures, retenir mes larmes et prie pour que l’âme de Vittorio trouve le repos. Je prie pour que son dieu lui pardonne cet égarement qui le fit m’aimer et causa sa perte.

 
 
 

Dans quelques heures, je reverrai mon amant. Je n’aurai pas à chercher longtemps, j’en suis sur, la tête de Vittorio. Je pourrai sans doute la voir du gibet, plantée sur une pique. 

 
 
 

J’espère qu’ils planteront la mienne à côté.

 
 
 

Aujourd’hui je meurs. Je fais offrande de mon sang, et peut-être pourrai-je racheter mes fautes et purifier mon nom. 

 
 
 
Mais Allah absoudra-t-il un homme qui ne regrette rien?

 

Par Kanmuri - Publié dans : Écriture ludique - Communauté : Ecriture Ludique
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Commentaires

Dur! J'étais dans un conte éblouissant... et qui se termine si tragiquement.
Commentaire n°1 posté par polly le 17/01/2008 à 20h56
Merci pour ton commentaire.  Désolée de ne pas avoir r.pondu plus tôt.  si tu as aimé va voir le récit du point de vue de Vittorio dans : "Je suis Vittorio Bardi"
Réponse de Kanmuri le 22/01/2008 à 13h23
J'ai beaucoup aimé! C'est très prenant et tellement tragique, c'est vrai... Mais quoiqu'il en soit, bravo!!!
Commentaire n°2 posté par Clem le 20/01/2008 à 14h24
Merci beaucoup!  Je suis très contente que le récit te plaise.  Si tu veux revivre l'histoire différemment, je te suggère d'aller lire "Je suis Vittorio Bardi", récit dans lequel j'écris du point de vu de Vittorio.  Au plaisir de te revoir sur mon blog!
Réponse de Kanmuri le 22/01/2008 à 13h25

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