Écriture ludique

Mardi 22 janvier 2008
Bonsoir!

Ce soir je vous offre (enfin) le récit pendant à "Sang regret."  Cette fois-ci, j'ai écris le récit du point de vue de Vittorio.  Il n'est pas nécessaire d'avoir lu "Sang regret" pour comprendre l'histoire mais il me ferait grandement plaisir si vous le lisiez.  Pour se faire, suivez le lien suivant: Sang regret.

Cette fois-ci les mots à utiliser étaient les suivants:


humain, paroxysme, massacre, animal, tumeur, dévaster, âme, corbeau, cadavre, survivant, catastrophe, brume, poudre, crâne, survivre, meurtrier, cruauté, implorer, victime, destruction, barbare, éternité, vertige, vacarme, carnassier

Bonne lecture!

~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

Un proverbe italien dit : « Qui n'espère plus rien, est capable de tout. » Alors que, rageur, je fais les cents pas dans ma cellule, je ne puis arriver à la conclusion que cette expression est celle qui décrit le mieux mon existence. 


Je suis Vittorio Bardi. Fils de Quintiliano Bardi et Amina Peruzzi. Ma mère, de faible constitution, mourut en couche. Je naquis meurtrier. Cependant, j’allais devoir attendre quelques années avant de purger ma sentence.

 Mon père, étant l’un des plus riches banquiers de Florence, était continuellement absent et je grandis donc entouré de serviteurs déférents mais indifférents. La chose, qui faute d’élément de comparaison, m’apparaissait normale, ne m’inquiétait guère car j’eus, dès mon âge le plus tendre, une armée de tuteurs pour jouer avec moi et m’enseigner tout ce qu’un futur banquier devait savoir. J’étais un enfant rondelet, aux joues rouges et tout ce qu’il y a de plus heureux.

Alors que j’avais sept ans, une terrible épidémie frappa Florence. Je n’eus pas véritablement conscience de la nature de la maladie puisque qu’on me confina à mes appartements, m’interdisant tout contact avec l’extérieur. Trois des mes tuteurs trépassèrent, dont mon favori, Pierluigi. Mon père, qui pour une rare fois avait été présent à Florence pour plus de quelques jours, tomba aussi sous l’emprise de cette affliction. Si la mort de Pierluigi m’avait causé un chagrin immense, celle de mon père ne me fit aucun effet.

L’épidémie se calma et je demeurai quelques temps oublié de tous.  Puis on sembla se rappeler mon existence. Après peu de tergiversations on choisi de me confier à mon oncle maternel, Tolomeo Di Arnoldo Peruzzi. Riche banquier, comme tous mes parents proches où éloignés semblaient l’être, c’était un homme corpulent au crâne dégarni. Il aimait à rire et adorait les enfants. Je passai en la Villa Peruzzi des années confortable entouré des meilleurs tuteurs de Florence.

Ce fut peu après mes douze ans que le vent de la fortune se mit à tourner en ma défaveur. Mon oncle vint un jour interrompre l’un de mes leçon, l’air grave. Pour la première fois, il me parla d’homme à homme. De banquier à futur banquier. Il m’expliqua la fuites des métaux précieux outre-mer, l’insolvabilité des rois, dont celle d’Édouard III d’Angleterre, le contrôle sur l’économie napolitaine ainsi que les prêts et investissements à haut risque réalisé conjointement avec la famille de mon père, les Bardi. Bien qu’encore jeune, j’étais déjà informé de ces faits. Je n’ignorais pas que depuis près de quinze ans, les Peruzzi travaillaient à perte.  Cependant, jusqu’à ce jour, j’avais cru que nous réussirions à éviter la catastrophe et continuerions à faire fleurir notre commerce. Je fus donc fort surpris lorsque mon oncle m’annonça la banqueroute des Peruzzi et des Bardi.

Ce jour là, je ne repris pas mes leçons et allai prier avec mon oncle à la basilique Santa Croce. La chapelle Peruzzi, qui avait été construite grâce au dons de mon aïeul Donato di Arnoldo Peruzzi, reçu nos prières silencieuses, elle-même témoin d’un époque où nous avions été prospères.


Dans les jours qui suivirent l’annonce de cette catastrophe financière, je sentis l’atmosphère de la villa changer irréversiblement. On tint de nombreux conseils familiaux, auxquels j’assistai parfois, et dans lesquels on dit beaucoup mais décida peu. Mon grand-père, Giovani di Ranieri Peruzzi, qui avait vu la splendeur des Peruzzi, semblait incapable d’accepter la situation et s’obstina à continuer à vivre comme auparavant.

Il ne faudrait pas croire que nous devînmes pauvre. La famille avait fait de nombreux investissements indépendants et possédait de nombreuses terres. Le problème résidait dans la division des biens. Avec l’ombre de trois disettes dans les trente dernières années, chacun tirait de son côté la couverture afin de s’assurer un futur viable. Je vis, dans les deux années qui suivirent, plus d’oncles et de cousins que je m’en savais.

De mon côté je me laissai porter par le courant sous l’œil bienveillant de mon oncle qui fit de moi son protégé. Ce favoritisme causa l’envie de nombre de mes cousins et me créa beaucoup d’ennemi. Malheureusement, je ne m’en rendis compte que trop tard.

En 1347, une des pires épidémies de peste de l’histoire se déclara. Comme une tumeur maligne, le mal se propagea à travers toute l’Europe, ne laissant dans son sillon que peu de survivants. La commune fit tout en son pouvoir pour stopper la propagation, mais le nombre des morts devint rapidement hors de contrôle et bientôt les rues furent jonchées de cadavres dont se gavaient avidement les corbeaux avant de mourir eux-mêmes.

Ma famille ne fut pas épargnée. Nombreux furent ceux qui, venus réclamer leur part du butin familial, ne quittèrent jamais la ville, sinon pour aller au royaume des cieux. Mon cher oncle lui-même, fut victime de la peste et mourut dans d’atroces souffrances.

Je cru à ce moment avoir atteint le paroxysme du malheur. Mais alors que je pleurais mon parent, quelque horrible événement se tramait.

Les membres de ma famille se rendirent rapidement compte qu’afin de survivre, il faudrait quitter la commune où la contagion était aisée. La campagne d’avérait donc l’endroit le plus sur pour prendre refuge. Or mon oncle était mort, me laissant une grosse partie des biens de la famille. Rapidement, on se mit à m’accuser d’avoir comploté pour m’emparer de la richesse des Peruzzi afin de les transférer aux Bardi. On alla même jusqu’à m’accuser d’avoir empoisonné Tolomeo afin de mettre la main sur les biens familiaux. Tel des carnassiers, ils me tourmentèrent sans cesse pendant des semaines, espérant me faire fuir la villa et s’emparer de ce qui était justement mien.

Un soir, alors que je venais d’éteindre ma lampe et me mettre au lit, je les entendis pénétrer dans ma chambre et s’approcher à pas feutrés. Je demeurai immobile, entre mes draps, affolé à l’idée de savoir qu’ils essayaient de me tuer. Puis, alors que mon cousin écartait la courtine, je m’emparai vivement du poignard berbère que j’avais reçu de mon oncle et l’enfonçai jusqu’au manche dans le corps de mon assaillant. Au moment où je commis le second meurtre de ma vie, ce que j’avais d’humain disparu pour faire place à la bête. Tel un animal, je fonçai sur mes autres persécuteurs, lacérant les chairs, poignardant à l’aveuglette.

Je quittai la villa avant l’aube, laissant derrière moi ce massacre et m’engageant sur la voie de la destruction.

 

Me dirigeant vers le Sud, j’errai ci et là, évitant les agglomérations, me nourrissant de ce que je trouvais dans les champs ou les chaumières abandonnée. J’ignore combien de temps je marchai, mais lorsque j’atteignis la ville portuaire de Brindisi, mes vêtements n’étaient plus que des loques malodorante. Ma barbe avait poussée inégalement et me donnait l’air d’un de ces barbares du Nord.

 

Après cette éternité passée à errer dans des endroits inhabités et silencieux, le vacarme de la ville m’étourdi et m’enivra. On aurait dit que la peste avait oublié ce coin de pays. La cité me paru magnifique. J’errai au hasard des rues, cherchant distraitement le comptoir des Peruzzi. Je ne le trouvai enfin que pour me rendre compte qu’il était fermé. Je frappai tout de même à la porte, espérant qu’un de mes parents veuille bien me loger ne serait-ce que pour me rafraîchir. Une femme bien grasse vint m’ouvrir. Je me nommai, Vittorio Bardi de Florence. J’allais nommer mon père lorsque le la femme m’assomma de son balai et claqua la porte. Le souffle coupé, je perdis momentanément pied et m’effondrai dans la rue. Puis, enragé par un si grand manque de manière, je me relevai et mis à ruer de coup la porte, clamant haut et fort qui j’étais. Soudainement, une fenêtre au deuxième étage s’ouvrit et on m’aspergea d’eau sale. La femme m’injuria, criant qu’elle n’avait besoin en son logis d’un voleur d’héritage pestiféré. La foule qui au départ s’était attroupée autour de moi, amusé du spectacle, se retira bien vite, certains m’ordonnant de quitter la ville avant d’infecter tout le monde, d’autres me lançant des pierres et autres détritus. Je m’éloignai d’un pas rapide, la tête haute, furieux.
 

Dans les jours qui suivirent, je tentais tant bien que mal de me nourrir, tout en essayant de trouver un bateau qui m’emmènerait bien loin de la cruauté des miens. Privé de nourriture depuis plusieurs jours, mon âme commençait à s’égarer et je me surpris même à implorer Dieu d’atténuer un peu ma peine. Le ciel demeura muet à mes prières, mais les forces de l’ombre semblèrent prêtes à les exaucer.

Un jour où mes recherches avaient été vaines, un homme à l’allure étrange m’approcha. Il avait l’air italien et pourtant, quelque chose dans ses traits de cadraient pas. Néanmoins, il se présenta dans un italien sans faille. Il s’appelait Chems et était à la recherche d’homme pour l’aider à reprendre les biens que sa famille lui avait iniquement dérobés. Il offrait une importante somme à quiconque se joindrait à lui et pour prouver ses dires, il me montra une bourse pleine de pièces d’or. Sous la chaleur cuisante du soleil, je me laissai tenter par l’appât du gain, mais surtout par l’idée de venger un homme qui, comme moi, avait été floué par les siens. Dès que j’eus donné mon consentement, Chems me guida vers une maison de bains où je pourrais me rafraîchir. Il me donna aussi une pièce d’or pour que je puisse me mettre quelque chose sous la dent. Il m’ordonna de revenir au débarcadère à la vesprée. Stupidement, je remerciai le ciel et m’exécutai. Le soir même j’embarquai sur le navire de Chems et quittai à jamais l’Italie.

 

Je n’ai que peu de souvenirs de la traversée. Dès que je fus à bord, on me donna une concoction à base de miel, d’eau chaude et d’une poudre inconnue. Chems m’assura que ce philtre combattrait le mal de mer. Quelques minutes à peine après avoir ingéré la boisson, je fus pris de vertiges et dû m’appuyer sur le bastingage pour ne pas m’effondrer sur le pont. Le reste n’est qu’une suite d’évènements dissimulés dans la brume épaisse de mon esprit drogué. Je me souviens avoir fait escale à Constantinople, mais de la ville légendaire, ne gardai aucun souvenir.

 

Lorsque que je me réveillai enfin de ma torpeur, j’étais nu, debout dans une pièce à l’éclairage tamisé. À mes côtés, trois autres hommes nus se tenaient aussi immobiles. La tête m’élançait et j’avais une soif intense. À ma grande surprise, je vis Chems allongé sur des coussins, parlant avec un autre homme dans une langue m’étant inconnue. Puis, il fit signe à un des hommes de venir s’étendre à ses côtés et se mit à le caresser avec peu d’intérêt. Effaré, je croisai son regard froid. Des yeux, il m’indiqua la porte où je devinai des hommes armés. J’étais pris au piège. Effaré, je tentai de calmer ma respiration saccadée. Je priai de tout mon cœur pour que l’autre homme choisisse un des jeunes hommes à mes côtés. Encore une fois, le ciel demeura muet et ce fut moi que l’homme choisi. Je tressailli ; moi qui n’avait jamais connu un femme, l’idée de partager cette intimité avec un homme m’affola. Certes, il y avait certains rapports similaires chez les Peruzzi, mais je n’y avais jamais pris part.

 

Mon corps tremblait de toute part alors que je m’allongeai aux côtés de mon tortionnaire. Je me rendis compte rapidement que l’homme lui-même était mal à l’aise avec la chose. Cela ne contribua qu’à me faire l’haïr davantage. Il me demanda d’abord mon nom et je me nommai franchement. Je tenais à ce qu’il ne m’oublie pas, afin qu’il sache, le jour où je me vengerais, qui mettais fin à ses jours. Lorsqu’il se mit à me caresser, je fermai les yeux et me laissai faire. Dès ce moment, je ne pu penser à autre chose qu’à la vengeance.


Dans les mois qui suivirent l’homme sembla s’éprendre de moi. Il s’assura qu’aucun autre homme ne me touchât et me donna les meilleurs tuteurs. Je m’abreuvai de leur savoir, espérant un jour que ce dernier me servirait d’arme. Je ne revis plus Chems, mais ne l’oubliai point, l’incluant dans mes projets de vengeance. J’allais le dévaster tant et bien que le mal lui ayant été fait par sa famille lui apparaîtrait comme une faveur en comparaison. Quant à mon « amant », son rôle sembla perdre de l’importance, bien que je me promisse de lui faire payer cher l’affront qu’il me fit répétitivement.

 

Je fignolai si bien mon plan qu’il me sembla infaillible. Cependant, un soir, alors que je subissais les étreintes de cet être immonde, des hommes armés firent intrusion dans la pièce où nous nous trouvions et me saisirent violemment. J’eus beau me débattre, crier, griffer, ils ne relâchèrent pas leur prise. Je me retournai vers mon « amant » espérant qu’il intervienne mais les gardes demeurèrent sourds à ses ordres. Mes yeux s’emplirent de larmes de rage et je m’évertuai à m’évader de plus bel. On m’assena un coup derrière la tête puis tout devint noir.

 

Je me réveillai dans une cellule souterraine avec du sang séché sur la nuque. Je tentai de hurler mais je me rendis compte avec horreur qu’on m’avait coupé la langue. Je tentai de me relever m’en n’en eus pas la force. Une douleur lancinante me parcouru le bas-ventre. Je compris avec horreur qu’on ne s’était pas attaqué qu’à ma langue. J’ignore combien de temps je restai ainsi étendu sur la pierre. Tout ce que je sais c’est que la vie n’en avait pas fini de moi. Pas encore.

Mes plaies guérirent et je réussi bientôt à me lever puis à marcher. Les organes dont on m’avait privés avaient été retirés avec le plus grand soin dans le but de me faire survivre jusqu’à l’exécution. C’est du moins, ce que je présume.

 

Me voici donc, émasculé et muet, allant et venant dans le noir. Je n’ose que souhaiter que ma mort soit prompte, et que ce chien de Chems soit damné pour l’éternité.

Par Kanmuri
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mercredi 16 janvier 2008

Bonjour!

Je vous offre un peu (beaucoup) en retard ma version de l'exercise ludique 28.  La consigne était d'inclure les mots suivants dans le texte:

désastre, folie, perdurer, chercher, s'envoler, s'effondrer, se relever, se noyer, offrande, sacrifice, déchiqueter, coups, exploser, profondeur, sang, eau, lumière, feu, terre, cercueil, emmurer, poison, noir, éclatant, brulures

Je tiens aussi à préciser que le sujet que j'aborde peut être jugé délicat par certains.  Je ne veux pas choquer, alors je vous préfère vous prévenir.

Bonne lecture!

~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

Le coran dit 
« Quiconque commet un péché le commet contre lui-même. » Ici, emmuré dans ma cellule où l’eau croupit et les murs sont couverts de salpêtre, je crois enfin commencer à en saisir la portée. Mais qui peut se vanter de vraiment comprendre les mots du Prophète?
 

 
 
 

J’étais un prince comme tant d’autres avant moi, et comme tant d’autres qui viendront après moi. Deuxième fils du sultan, je n’avais aucune obligation. Mes jours se passaient entre la chasse, les femmes et le vin. Mon Imam avait même déclaré que j’étais un véritable désastre. Mon père ne s’en inquiétait guère ; il avait mon frère Muhammad pour sauver l’honneur de la famille. J’aurais pu mourir, il ne s’en serait pas soucié. 

 
 
 

Évidemment, cette vie me plaisait immensément. J’avais les plus belles femmes du pays dans mon harem, les meilleurs vins à ma table et les coursiers les plus rapides du sultanat. J’en avais hérité, pour la plupart, de Muhammad qui, peu porté sur le monde matériel, passait son temps le nez dans les livres. 

 
 
 

Vous concevrez bien que cet équilibre parfait ne pouvait perdurer bien longtemps. Avant même qu’il ait pu monter sur le trône, mon frère fut assassiné. Alors que son cercueil descendait dans les entrailles de la terre, mon père jura qu’il vengerait sa progéniture. Avant peu, un garçon de cuisine fut mis à mort, ayant avoué sous la torture. Je doutai que le pauvre diable ait eu quoi que ce soit à voir avec le crime, mais le vizir avait été clair : si un coupable n’était pas désigné rapidement, c’était le sultan qui perdrait sa crédibilité. 

 
 
 

Je n’eue certes, que peu de temps pour me pencher sur la question qui, d’ailleurs, ne m’intéressait guère. Mon frère ayant disparu, je devins le premier en ligne pour le trône. Jamais un homme n’avait été si peu fait pour gouverner. On se mit en tête de m’éduquer, de m’apprendre l’art de diriger, la philosophie de nos ancêtres et la sagesse du Prophète. Il y avait de quoi se noyer dans une mer de mots. Moi qui avait tout oublié du savoir qu’on m’avait patiemment transmis alors que je n’étais qu’un enfant, je dû réapprendre à lire et à écrire.
 

 

Je me rebellai. J’injuriai les professeurs, je ruai de coups les philosophes et on me surpris même à déchiqueter de précieux ouvrages. J’étais devenu une bête sauvage. Aveuglé par cette folie passagère il fut aisé pour le sultan de me duper. Maintenant que je gis dans les profondeurs de ce monstre de pierre, je vois à quel point cette tâche dû être facile : je n’étais, je le concède amèrement, qu’un sot. 

 
 
 

On commença d’abord par me priver de vin. Je ne m’en souciai que peu. Puis, on m’enleva mes femmes, une à une. Cela n’eut guère d’effet jusqu’à ce qu’on se décide à passer aux choses sérieuses et qu’on mette à mort ma concubine favorite. Je compris alors que mon père n’entendait pas à rire. C’est à ce moment que sentis ma liberté s’envoler.

 
 
 

Je me soumis rapidement et si bien que je fis davantage de progrès en un mois que j’en avais fait au cours de la dernière année. On se félicita des mesures prises et quelques gens furent promus. Je sentis même l’agacement du sultan à mon égard se transformer en une sorte d’affection distante. J’étais devenu le parfait petit héritier. 

 
 
 

Cependant, tous ces sacrifices que j’avais dû faire à corps défendant avaient confiné ma véritable personne tout au fond de mon âme. Mon cœur, alimenté par ce pernicieux philtre de la droiture, menaçait d’exploser. 

 
 
 

Environ trois mois après ma conversion, je fus pris d’une maladie inconnue. On convoqua les meilleurs médecins du sultanat à mon chevet mais nul ne su nommer le mal qui m’habitait. Avant peu, je refusai toute nourriture. Mon père soupçonna quelque empoisonnement. La cour désespérait de perdre à nouveau son héritier.

 
 
 

On introduisit un jour dans mes appartements un homme que je ne connaissais pas.  Bien qu’alité et affaibli, sa présence me troubla. Il se présenta comme étant mon cousin Fils du frère aîné de mon père, il avait vécu son enfance en Italie et le reste du temps ici et là, voyageant au gré des missions diplomatiques du sultanat. Il était beau, semblait fort et était richement paré. Il me rappela l’homme libre que j’avais été. En mon cœur, se réveilla l’envie. 

 
 
 

Je l’invitai à s’asseoir à mon chevet d’un geste voulu hautain et de la voix la plus forte que mon corps brisé pu produire, j’appelai mes serviteurs. J’ordonnai qu’on ouvre les fenêtres, qu’on m’habille et qu’on prépare un repas digne de mon cousin. J’entendais bien être à la hauteur de mon parent et exécutai le plus grand coup d’esbroufe de ma vie. On s’exécuta promptement, m’obéissant en criant Noël. 

 
 
 

Ma rémission fut celle d’un miraculé. Mon orgueil d’antan, stimulé par la splendeur de Chems, mon cousin, me remis rapidement sur pied.   Je me liai vite d’amitié avec mon sauveur, parvenant enfin à concilier mon passé avec le présent. En effet, bien qu’étant érudit, Chems ne se privait en aucun cas des joies de la vie. À ses côtés, je me remis à courir la cité en quête de plaisirs. 

 
 
 

Un soir où le vin avait coulé à flots, Chems me proposa de goûter à un plaisir qu’il qualifia d’interdit et de divin. Bercé par l’alcool, je mordis à l’appât de ces mots prometteurs. Mon cousin claqua discrètement des mains et aussitôt, quatre jeunes hommes nus furent introduits dans le salon. Il me semblèrent exotiques, impression que confirma mon ami en me disant qu’ils étaient italiens. Chems m’invita à choisir celui qui me plaisait. Bien que connaissant la sentence réservée aux fornicateurs, j’avais de maintes fois commis ce doux pêché dans les bras de femmes inconnues. Là s’arrêtait cependant mon crime. 

 
 
 

Sentant ma réticence, mon cousin m’assura que l’endroit était sûr et bien gardé. De plus, ces jeunes gens ne parlaient que l’italien. Puis, comme pour me donner l’exemple, il attira à lui l’un des hommes qu’il se mit à caresser distraitement. En riant, il affirma que je pouvais en disposer à ma guise, comme je le ferais de mes serviteurs. Puis, il quitta la pièce avec le jeune homme qu’il avait choisi.  

 
 
 

Je demeurai un moment à regarder ces objets de plaisir. Dans la faible lumière des lampes, l’un d’entre eux attira mon regard. Ses cheveux étaient d’un noir d’encre et ses yeux me semblèrent d’un vert éclatant. Ils étaient tous beaux et fort, mais celui-ci semblait être sur le point de s’effondrer, comme si une force mystérieuse ne le tenait debout que par un fil. Je lui fis signe et il me sembla qu’il tressailli. Les deux autres hommes quittèrent discrètement. 

 
 
 

Ne sachant trop que faire, je l’invitai à s’allonger à mes côtés. Il sentait les épices et le soleil. Je ne pus me résoudre à caresser son corps. Je posai donc ma main sur sa tête, sentant la soie de ses cheveux sur ma paume. Je lui demandai son nom. Il ne parut pas comprendre. Je me nommai me pointant puis le pointai. Vittorio. Sa voix mélodieuse se fit entendre un court moment pour prononcer ce mot. Vittorio. Ce nom à la sonorité riche me plût. Avec une douceur maladroite, je caressai son bras nu. À ma surprise, je sentis le désir monter en moi. Ce plaisir défendu, n’était peut-être pas si mal après tout. 

 
 
 

Je poursuivi mon exploration du corps de Vittorio avec un désir avide et grandissant. Le jeune homme, qui avait d’abord été tendu, sembla se relaxer sous mes caresses et se laissa aller lui-même au plaisir du moment. Avant peu, je posai mes lèvres sur les siennes. Ce qui suivit n’appartient qu’à moi. Le feu des passions est chose qui ne se partage pas aisément.

 
 
 

Des mois qui suivirent, je ne me souviens que du plaisir que je partageai avec Vittorio. Je passai, dans cette maison close, les moments les plus intenses de ma vie. Jamais une femme n’avait réussi me laisser dans cet état qui fut le mien. Si je passais quelques jours sans voir Vittorio, mon esprit s’égarait, une douleur étrange s’emparait de moi. Il me semblait que mon corps tout entier était couvert de brûlures que seul le corps de mon amant possédait le pouvoir d’apaiser. J’étais, pour la première fois depuis longtemps, amoureux.

 
 
 

Vittorio s’épanouissait à mes côtés et me rendait mon amour avec tant d’ardeur! J’engageai pour lui les meilleurs tuteurs et bientôt, il pu parler notre langue. Je ne souhaitais qu’une chose: le mettre à mon service afin de pouvoir passer tout mon temps avec lui. Mais je savais très bien que les murs du palais se prêtaient mal aux unions comme la nôtre.

 
 
 

Chems, ami fidèle, continua à tout orchestrer, facilita les rencontres et pris soins d’accomplir mille et une autres besognes se rattachant aux relations clandestines. Exalté dans mon sentiment amoureux, je lui étais reconnaissant. J’aurais voulu que cette extase dure toujours.

 
 
 

Puis, une nuit, alors que Vittorio et moi étions enlacés, la garde privée du sultan fit intrusion dans notre paradis. Je fus rapidement sur mes pieds mais, alors que je tentais d’aider Vittorio à se relever, ils s’emparèrent de lui. J’ordonnai. Je criai. J’injuriai. Mais je ne pu les empêcher de l’emmener loin de moi. Vittorio livra lui aussi un fier combat, se débattant et ne cessant de crier des injures en italien. La dernière vision que j’eue de lui fut son visage rougi par l’effort, ses cheveux défaits, et ses grands yeux verts baignés de larmes.

 
 
 

Jamais plus je ne le revis.

 
 
 

On eut plus d’égards pour ma personne mais on me mit tout de même aux arrêts. Je fus accusé de fornication par dix différents témoins. L’un de ces témoins se révéla être Chems. Ce dernier avait fort profité de mes absences du palais pour rallier le sultan à sa cause et prouver à quel point j’étais indigne de régner. Il alla jusqu’à m’accuser d’avoir voulu l’entraîner avec moi dans le pêché.

 
 
 

Je ne puis prouver la culpabilité de Chems d’aucune façon. Cependant, sachant qu’il est maintenant l’héritier du trône, j’affirme sans l’ombre d’un doute que depuis le jour de son arrivé au palais, il avait juré ma perte.

 
 
 

Vittorio fut exécuté sans plus de préambule. Je fus moi-même condamné à mort.

 
 
 

En fait, je serai exécuté aujourd’hui, à midi.

 
 
 

Moi qui fus impassible tout au long du procès, je ne puis, en ces dernières heures, retenir mes larmes et prie pour que l’âme de Vittorio trouve le repos. Je prie pour que son dieu lui pardonne cet égarement qui le fit m’aimer et causa sa perte.

 
 
 

Dans quelques heures, je reverrai mon amant. Je n’aurai pas à chercher longtemps, j’en suis sur, la tête de Vittorio. Je pourrai sans doute la voir du gibet, plantée sur une pique. 

 
 
 

J’espère qu’ils planteront la mienne à côté.

 
 
 

Aujourd’hui je meurs. Je fais offrande de mon sang, et peut-être pourrai-je racheter mes fautes et purifier mon nom. 

 
 
 
Mais Allah absoudra-t-il un homme qui ne regrette rien?

 

Par Kanmuri
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Vendredi 21 décembre 2007

Bonjour!

   Je vous offre aujourd'hui ma version de l'excercise ludique 3.  La consigne était que le texte commence par "
Tout est pur pour qui est pur" et se termine par  "aujourd'hui je confesse mes Grâces."

Bonne lecture

~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~



Tout est pur pour qui est pur,

et qu’y a-t-il ici bas de plus pur

que ce plaisir que nous offre la vie ?

N’atteignons nous point par celui-ci

La pureté ultime ?

 

Je défi quiconque de jurer qu’il ne connaît la douceur d’un sein.

Et fais menteur le premier qui ose lever la main.

La conquête d’une belle est une croisade,

que l’on se doit de faire à coup d’aubades.

Ne pas pécher est en vérité un crime !

 

Qu’on me donne femmes et vin

Et je jure n’avoir besoin de rien,

sinon que d’un compagnon d’armes

avec qui rire jusqu’aux larmes.

 

Que les athéistes soient honnis

Car tous les bonheurs sont permis

Dans la religion des salons privés

Dont Bacchus et Eros sont les messagers.

 

Que l’on couronne Ronsard roi !

Qu’on le canonise dans cette nouvelle foi 

Où nous cueillons la jeunesse

Afin de tromper la vieillesse.


Qu’on me persécute je n’en ai cure

Car dans le plaisir je me sais pur

et ce n’est pas de guerre lasse

Qu’aujourd'hui je confesse mes Grâces.

Par Kanmuri
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Jeudi 20 décembre 2007
Bonjour,

       Encore une fois j'ai choisi d'écrire en m'inspirant de faits historiques.  Le sujet est délicat et j'ai essayé de le rendre du mieux que j'ai pu.  Mais il est difficile pour moi de combattre mon propre style et finalement celui-ci est peut-être encore trop littéraire pour le contexte.  Je vous laisse le soin d'en juger.

Bonne  lecture!

~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

Dimanche, 19 Juillet 1942, Auschwitz-Birkenau

 

Cher lecteur. Si tu es en train de lire ce journal c’est que je suis mort. Ou, peut-être, suis-je assis devant toi, un thé glacé à la main, et te regarde froncer les sourcil.

Il y a deux semaines je suis arrivé ici avec ma femme après un long voyage en train. Immédiatement on nous a séparés au triage. Puis, on m’a ordonné de me dévêtir et de donner tous mes papiers. Je me suis exécuté sans un mot. En fait, je ne me souviens plus très bien, j’étais épuisé et j’avais faim. Il faisait chaud. Je ne sais même plus si j’ai entendu ma femme pleurer. Je… J’ai du mal à me souvenir.   On allait m’emmener vers un étrange édifice de brique rouge lorsqu’un SS s’est approché de moi. Il m’a regardé, a tâté mon corps comme si j’étais de la marchandise. Puis il m’a demandé de le suivre d’un signe de la main. J’ignore son nom, mais grâce à lui j’ai été choisi comme sonderkommando.

Si tout va bien, demain je serai en vie. 

Dimanche, 26 Juillet 1942
 


Fidel lecteur, j’ai aujourd’hui causé la mort d’un homme. Alors que je l’enregistrais il a compris, je n’ai pas trop su comment au départ, que j’étais tsigane. Il m’a alors craché au visage, m’injuriant dans une langue que je ne connais pas. Il n’y a cependant pas de doute, il m'a reconnu pour ce que je suis. Il a probablement lu ma plaque d’identification. Aussitôt, le Kapo de service l’a sorti de la ligne et lui a tiré une balle dans la tête. Je ne peux m’empêcher de penser que si mon nom avait été autre que Djamil, cet homme serait encore en vie. J’ai dû reprendre mon travail sans broncher. Pourquoi, alors que nous sommes tous dans cet enfer, ne pouvons-nous pas s’allier?

J’ignore si je dois remercier mon geôlier, mais si tout va bien, demain je serai en vie.

 Dimanche 2 Août 1942 

Cher lecteur, qui que tu sois, viens à mon secours. Ma main tremble encore après les horreurs auxquelles j’ai dû faire face aujourd’hui. Je m’étais cru choyé. J’étais bien sot de croire que je garderais cette position de gratte-papier pour toujours. J’ai aujourd’hui été affecté au crématoire IV. Pardonne, cher lecteur, les larmes qui parsèment ici et là ce papier que j’ai volé à mes supérieurs. Je ne peux effacer de ma mémoire l’image lugubre de cet océan de corps nus inanimés. Un à un, moi et mes camarades les avons hissé sur les monte-charges afin qu’il soient brûlés dans ces fours géants, ces antres rougeoyant monstrueux. Pardonne ma faiblesse, cher lecteur, mais mon cœur chancelle à l’idée de retrouver le corps de mon aimée dans ce charnier. Je garde tout de même l’espoir macabre que ma femme est employée dans quelque fabrique, ou même… quelque bordel.


Ce travail, aussi horrible qu’il soit, me garde cependant en vie.
Je dois vivre, pour ma famille. 

Si tout va bien, demain je serai toujours en vie.


Samedi 27 Septembre 1947
 

Adieu, cher lecteur. Qui que tu sois, merci. Je m’en vais retrouver ma famille qui m’attend. Adieu! Adieu!

Si tout va bien, je meurs demain. 


Jour de pluie, 1943?

Il y a bientôt six mois (je crois) depuis ma dernière entrée. Depuis que j’ai trouvé le corps de ma femme dans le crématoire IV, j’ai perdu la force de vivre. Et pourtant, la mort m’élude. Ce n’est pas parce que je n’ai pas essayé. Je me suis lancé de toutes mes forces dans la clôture de barbelé électrifiée. J’avais espéré que la décharge me tue sur le coup, mais il semble qu’il reste dans mon corps une étincelle de vie qui refuse de s’éteindre. Je suis maintenant cloué au lit. On m’injecte divers produits chaque jour, puis on me scrute, question de voir ce qui va se passer. Il semble que je plaise à cet étrange docteur qui m'observe souvent avec un regard satisfait. Un jour, peut-être, vais-je le décevoir et m’endormir doucement.

Je ne sais pas ce qu’ils vont me donner la prochaine fois, mais si tout va bien, demain je serai mort.


Dimanche 18 Juillet 1943

J’ai été réaffecté au crématoire. Cette fois j’ai été assigné aux fours. Je passe des heures entières à charrier des corps encore chauds et à les mettre au feu tels des bûches. L’odeur est insoutenable, la chaleur cuisante. J’ai l’impression de m’être endurci depuis ma sortie de l’hôpital (devrais-je plutôt dire laboratoire?). Bientôt j’aurai peut-être mon propre uniforme et deviendrai un véritable nazi à mon tour. Cette pensée m’obsède et mes nuits sont peuplées de cauchemars infernaux. Je relis mes entrées précédentes et ris amèrement. Quel sot j’étais. Et avec le temps qui passe, qui sait, le deviens-je encore un peux plus chaque jour.


Dimanche 26 Décembre 1943

Je n’ai plus de sourcils. La peau de mon visage est un masque buriné. Mes mains sont noires. Même avec la toilette du dimanche je n’arrive pas à enlever l’odeur de chair brûlée. Les arrivants sont désormais tellement nombreux qu’il faut brûler leur corps dans des fausses à l’extérieur. La majorité d’entre eux est juive. On m’a nommé responsable d’un des charniers. Ma longévité dans ce camp demeure un mystère. On a tué Sven hier, de peur qu’il parle. 

Parler à qui?

Au sein du sonderkommando la tension monte. Les travailleurs semblent tramer quelque chose. Je devrais avertir mon Kapo, mais je ne suis pas encore suffisamment endoctriné. J’espère encore que quelqu’un s’en rende compte et qu’on me tire une balle dans la tête pour me punir de mon inattention.

Si tout va bien, je meurs demain.


Jour ensoleillé, 1944?

Je suis de retour dans l’hôpital. Le docteur semble heureux de me revoir. Je me suis jeté dans le charnier, question de mettre fin à mes souffrances. Malheureusement on m’a rescapé. Il semble qu’un des SS soit attaché à ma personne. Ou bien est-ce le docteur qui suit de près mon évolution ? La peau de mon visage semble avoir fondu. J’avais déjà perdu quelques dents alors j’ose imaginer l’horreur de mon faciès. Les brûlure sur mon corps guérissent rapidement, grâce à je ne sais quel procédé chimique. 

Je n’ose même plus espérer mourir.


6 Octobre 1944

Demain les sonderkommendo vont lancer une attaque sur le crématoire IV. C’est de la véritable folie : personne ne peut en sortir vivant. C’est pourquoi j’ai accepté d’y prendre part. Je n’ai plus la force de continuer. Le monde extérieur n’en a que faire de nous. Plutôt mourir que de continuer cette vie de tortionnaire. Pour la première fois depuis longtemps j’ai l’esprit tranquille.  Je dissimule cette dernière page dans le mur de la caserne et me couche, la paix dans l’âme.

Il n’y a plus de doute, demain je serai mort. Enfin.


Dimanche 19 Novembre 1944

Le coup a échoué. Après avoir dynamité le crématoire nous nous sommes sauvés dans les bois. J’ai marché, lentement. Rapidement ils nous ont retrouvés. Il ont abattu au moins 200 hommes à bout portant. Alors pourquoi suis-je toujours en vie? 

On m’a remis au crématoire un certain temps. Un autre, évidemment. Il me semble que je ne vois plus la différence entre les corps. Les enfants, frêles et délicats, ne m’émeuvent même plus.

J’ai entendu dire que l’ennemi était en route. Je dis ennemi, mais devrais-je dire allier? Peu importe, cela explique probablement quoi nous allons dynamiter les crématoires qui restent. On m’a dit que j’allais m’occuper de brûler des documents demain.

Si ces « sauveurs » veulent vraiment rendre un service à tout le monde, qu’ils bombardent ce maudit camp. La moitié des détenus a été transférée ailleurs et ceux de nous qui restent ne pourront jamais se réintégrer dans la société. Je sais que jamais je ne le pourrai. 


26 Janvier 1945

L’Armée rouge est aux portes du camp. La tension est palpable. Les Kapo se calment les nerfs en tuant sans raison apparente (quoi que je serais bien embêté de dire qu’ils en ont déjà eu une). Les travailleurs sont fébriles. L’espoir renaît. Qui sait, peut-être que même un monstre comme moi aura sa place dans ce nouveau monde.

J’attends avec impatience. Si tout va bien, demain je serai en vie.

Si tout va bien, demain je serai libre.

   

Le 27 janvier 1945 l’Armée rouge libéra le camp d’Auschwitz-Birkenau.

Djamil Leroix, Français d’origine tsigane, mourut le jour même, atteint par balle.

Il devint enfin libre.

Par Kanmuri
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Mardi 18 décembre 2007
Bonjour!

   Ajourd'hui je vous offre ma composition sur le thème "le cadeau inattendu".  J'ai choisi d'interpréter à ma façon des faits historiques et d'enjoliver un peu.  Mon histoire s'inspire de la rivalité entre Vlad Tepeş et Mehmed II.

Bonne lecture!

~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

C’était un clair matin de février.  Il avait neigé toute la nuit et le sol était recouvert d’un lourd manteau de neige.  L’air était glacial et il suffisait de s’éloigner ne serait-ce q’un peu de l’âtre pour que la respiration se transforme en nuages blancs éphémères.  Le prince Vlad III Tepeş, qui n’aimait pas ce genre de descriptions enjolivées, s’était borné à décrire cette matinée ensoleillée par le mot suivant : froid.  Ce dernier était justement dans la salle des audiences et s’adonnait, malgré la température polaire, à son passe-temps favori, c’est-à-dire, traduire en justice les malfaisants de sa principauté.  Ce matin-là, nombre d’entre eux avaient été présentés à lui et tous avaient été condamnés à mort.  Évidemment, la méthode de torture qui serait appliquée serait juste et appropriée pour la faute commise.  Vlad Tepeş était connu pour être d’une cruauté dépassant les limites de l’imagination.  Cependant, il était juste, une qualité bien appréciée de ses sujets.

 

Le dernier des accusés, un marchant coupable de duperie,  était prostré sur le sol de pierre, attendant la sentence du prince en tremblant.  En fait il connaissait déjà la sentence, la mort.  Ce qu’il restait à savoir était comment.

 

« Sire, qu’ordonnez-vous ? » demanda le conseiller du prince.

 

Vlad Tepeş sembla réfléchir un moment pendant lequel ses grands yeux verts se posèrent sur le fautif.  Il se gratta le menton puis se mis à lisser sa moustache.  Finalement, il croisa les bras et dit :

 

« Cet homme me semble bien gras.  Qu’on l’empale d’abord sur le plus petit pieu pouvait supporter son poids.  Plantez le à l’extérieur des murs du village pour un jour et une nuit.  Assurez vous qu’il soit hors d’atteinte des animaux.  Puis, le second jour, faites-le griller.  Les chiens apprécieront sûrement cette viande bien grasse. »

 

Son verdict rendu, il fit un discret signe de la main. Deux hommes, qui jusque là avaient été dissimulés dans l’ombre, se saisirent du marchant qui se laissa faire sans même émettre un son.  Le prince était reconnu pour alourdir la sentence de quiconque proférait ne serait-ce qu’un mot sans permission.

 

L’audience terminée les membres de la cours et autres ministres qui avaient assisté à ce divertissement matinal se retirèrent laissant Vlad Tepeş seul avec son conseiller, un Hongrois de noblesse obscure.

 

« Sire, mon envoyé m’a transmis ce matin les informations qui vous intéressent, » dit l’homme.

 

Le prince, qui s’était levé et approché d’une fenêtre, acquiesça légèrement sans toutefois détourner son regard de la rivière Argeş en contrebas.

 

« D’après l’informateur, l’anniversaire de Mehmed II est le trente mars, sire, »continua l’homme.

 

« Bien, bien, » répondit laconiquement le voïvode.

 

« Quels sont vos ordres, sire ? » s’enquit le Hongrois qui se demandait bien quelle valeur une information aussi triviale pouvait avoir pour son seigneur.

 

Vlad Tepeş se retourna et alla s’asseoir sur son trône.

 

« Rien de plus simple.  Il faut lui envoyer un présent. »

 

« Un présent, sire ? » interrogea le conseiller.

 

« Mon cher Sebestyén, c’est son anniversaire.  La politesse veut qu’on lui envoie un cadeau.  Un petit quelque chose qui lui rappellera qu’on pense toujours à lui… » expliqua-t-il avec un sourire narquois.

 

Sebestyén comprit alors ce que son prince avait en tête.  Le sultan Mehmed II, qui avait conquit Constantinople récemment, s’était trouvé fort mécontent lorsque Vlad Tepeş avait refusé de payer le tribut dû à son sultanat.  Le fait que la Valachie s’était alliée avec la Hongrie contre les Ottomans n’avait pas beaucoup aidé non plus.  Il y avait eu quelques escarmouches mais tout était maintenant au statu quo.  Cette situation semblait plaire au voïvode, cependant il n’entendait pas s’asseoir sur ses lauriers pour autant.

 

« Que diriez-vous d’une forêt de pals ? »suggéra Sebestyén.

 

« Ummm  C’est effectivement ma marque de commerce, mais, comment dire, ce serait peu original.  Il faut qu’il se sente spécial, tu vois…  De plus une forêt de pals est encombrante et il serait difficile de planter tous ses pals près des murs de Constantinople sans être aperçus…  Tu vois Sebestyén, l’effet de surprise est primordial, » expliqua le prince.

 

« Oui sire, vous avez raison, » acquiesça le conseiller.

 

« Je pensais plutôt à ces ambassadeurs que ce cher Mehmed nous a envoyé et qui sont frais arrivés de ce matin. »

 

« Oh ! Excellente idée, sire.  Pourquoi ne pas les rôtir et les envoyer comme plats à servir pour le festin du sultan ? »

 

« C’est une idée intéressante, cher ami, mais bien que Mehmed soit l’ennemi de la Valachie, ce n’est pas un sot.  Jamais il ne mangerait quoi que ce soit en provenance de moi.  Et même s’il le mangeait, il ne se rendrait jamais compte de ce qu’il a mangé.  Aussi, ce délicieux repas pourrait le porter à croire que je m’affaiblis, ce qui n’est point le cas, » discoura Vlad Tepeş.

 

Sebestyén allait proposer une nouvelle idée lorsqu’on frappa à une porte dissimulée par une tapisserie.

 

« Faites entrer, Sebestyén. »

 

Le Hongrois s’exécuta et un homme de haute stature vint mettre un genou en terre devant son prince.

 

« Votre altesse, les envoyés du sultan Mehmed II attendent votre permission afin de se présenter devant vous. »

 

« Bien.  Mon brave, tu me sembles agité, y aurait-il un problème ? » demanda le voïvode, à qui peu échappait.

 

« La clairvoyance de votre altesse est sans limite.  Il y a effectivement un petit problème, sire. »

 

L’homme, qui bien qu’agenouillé ne semblait pouvoir rester en place, hésita un moment.

 

« Parle.  Je ne saurais faire empaler un homme m’étant aussi utile.  Parle sans retenue. »

 

« Sire, les ambassadeurs du sultan refusent de retirer leur chapeau en votre présence. »

 

Vlad Tepeş fronça les sourcils mais avant même qu’il n’ait pu dire un mot Sebestyén s’emporta.

 

« Non mais !  Où croient-ils être !  Va leur dire d’enlever leurs chapeaux immédiatement sans quoi ils ne seront pas introduits dans la salle d’audience !  Et s’ils refusent je leur réserve un traitement qui fera penser à ce porc de marchant qui a été condamné ce matin qu’il est le plus heureux des hommes. »

 

L’homme allait se lever mais le prince l’en empêcha, d’un signe de la main.

 

« Mon cher Sebestyén, lorsque tu parles ainsi je me dis que je suis bien chanceux de t’avoir comme conseiller.  Cependant aujourd’hui j’entends procéder autrement, » dit-il.  Puis, se retournant vers l’homme devant lui : « Annonce aux envoyés de Mehmed que je vais les recevoir immédiatement. Mehmed va voir que je peux rendre la politesse par la politesse,» ajouta-t-il en riant sous cap.

 

* * *

 

Contantinople

Palais du Sultan Mehmed II

30 mars

 

C’était un matin frais mais on sentait que l’hiver était bien fini.  Le sultan s’était levé avec des projets de grandeur et avait réuni ses généraux dans la salle d’audience pour discuter des moyens à prendre pour agrandir le territoire et conserver les régions récemment conquises.  Ils étaient tous penchés sur une carte de la Grèce lorsque deux serviteurs entrèrent et vinrent déposer deux boîtes en bois sculpté sur la table voisine.

 

« Qu’est-ce que cela ? » demanda le sultan.

 

« Un présent pour l’anniversaire de sa majesté » répliqua une eunuque d’une voix féminine tout en s’inclinant.

 

« Un présent…  De qui ? »

 

« Le Prince Vlad III Tepeş de Valachie » répondit l’eunuque avec une nouvelle courbette.

 

Le sultan regarda ses généraux avec un sourire.

 

« Il semblerait, mes amis, que ce prince de pacotille se soit décidé à plier ! »

 

Les hommes d’armes réunis s’esclaffèrent joyeusement.

 

Le sultan s’approcha d’une des boîtes et souleva le couvercle pour en examiner le contenu.  Il laissa soudainement échapper un cri de surprise et du coup, le couvercle de la boîte lui glissa des mains pour aller se fracasser bruyamment sur le marbre.  Les hommes assemblés s’approchèrent de la boîte.  Ce qu’ils virent les fit trembler de rage.

 

La tête d’un des messagers du sultan reposait sur un coussin de soie rouge.  Le chapeau du messager tenait solidement sur la tête, enfoncé par quatre gros clous.

 

Rageant, Mehmed ouvrit la seconde boîte qui contenait la tête du second messager et un morceau de parchemin dont le sceau portait les armoiries des Tepeş.  Le sultan la descella.  Elle lisait comme suit :

 

Mon cher Mehmed,

 

    Joyeux anniversaire! Vos ambassadeurs semblaient tellement attachés à leurs chapeaux que je n’ai pas eu le cœur de les en défaire.  J’ai même veillé à ce qu’ils ne puissent plus jamais les enlever.  Je vous attends de pied ferme à Târgovişte : si vous arrivez à vous y rendre, évidemment.

 

                                                    Cordialement,

 

                                                                      Vlad III Tepeş, prince de Valachie

 

Le sultan déchira la missive et ordonna que les têtes soient enterrées de façon appropriée.  Il fit jurer au silence tous les hommes présents mais la nouvelle des chapeaux cloués se répandit comme une traînée de poudre.

 

Vlad allait payer cher cette manifestation de politesse impromptue.

Par Kanmuri
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires - Recommander
Jeudi 13 décembre 2007
Bonjour!

Hier mon post a été plutôt tard, je m'en excuse, mais over-blog était en maintenance et je voulais me coucher alors...

Bon, comme j'ai rejoins la communauté que très récemment j'ai décider de me creuser la tête avec exercises précédents.  Je vous présente donc ma version de l'exercise ludique numéro 1.

Les mots à utiliser étaient les suivants:

vite, magique, rapide, dernier, contacter, prononcer, conseiller, sinistre, astuce, service


Bonne lecture!


~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
20 janvier 2050
 
21 :30
 

Super Express 245

 

Destination : Blainville

 
 
 

Deux hommes en complet-cravate son assis face à face sur la banquette d’un train bondé à destination de la banlieue Montréalaise.

 
 
 

Homme 1 : Non mais on croirait que le train serait un peu plus vide à une heure pareille!

 

Homme 2 : En effet. Mais avec la panne du service de téléportation fallait bien s’y

 
       attendre. 
 

Homme 1 : Oh, le service est en panne?

 

Homme 2 : Quoi? Tu l’ignorais? Tu n’as pas essayé de te téléporter aujourd’hui?

 

Homme 1 : Non, j’utilise le train.

 

Homme 2 : Pourquoi? C’est tellement plus rapide!

 
 

Homme 1 : Je sais mais depuis que le gouvernement a haussé la taxe sur la sorcellerie  
                 c’est hors de prix. En plus ces derniers temps avec l’arrivée du bébé on doit
se
                 serrer la ceinture. Alors tout ce qui est magique…

 

Homme 2 : Oh, je vois. Moi je suis célibataire alors…

 

Homme 1 : Aah, être célibataire… Mais c’est quand même dispendieux non?  J’ai   

 

                   entendu dire qu’il taxaient les célibataires afin qu’ils se marient au plus vite et

 
                  produisent des enfants.
 

Homme 2 : Oui, oui. C’est exact. Mais y a des moyens pour contourner le système.

 

Homme 1 : Ah bon? Et comment?

 

Homme 2 : J’ai trouvé sur le net une équation magique qui permet de créer des 
                    enfants de
toute pièce et qui dupe totalement le ministère.

 

Homme 1 : Ah mon vieux, tu ferais mieux d’abandonner ce genre de pseudo-astuces. Il y 

 

                   a un mec dans la boîte où je bosse, un de ces conseillers financiers, il voulait

 

                   rénover sa maison, tu vois, mais il ne voulait pas payer la taxe sur la

 

                   sorcellerie. Alors il a trouvé une de ces équations magiques qui permettent

 

                   d’utiliser la magie sans que le gouvernement le sache. Il a créé un sinistre

 

                    pour pouvoir toucher l’argent des assurances et rénover sa maison. 

 

                   Avant même qu’il ait pu contacter sa compagnie d’assurance les autorités

 

                   sonnaient à sa porte. Ils l’ont emmené au poste et depuis ce temps là pas de

 

                   nouvelles. C’est probablement que des rumeurs, mais j’ai entendu dire

 

                   qu’il avait été mis en prison avant même qu’il ait eu le temps de  

 

                   prononcer un mot pour sa défense. Si j’étais toi je me marierais au plus vite.

 

Homme 2 : Faut pas t’inquiéter, mon équation, elle est à toute épreuve.

 

Homme 1 : Comme tu veux, mais tu pourras pas dire que je ne t’ai pas prévenu. Bon, je  

 

                     te quitte, c’est mon arrêt. À bientôt.

 
 
 

L’homme se lève et débarque du train. Le moment suivant une femme en complet noir et

 
à l’air sérieux vient s’asseoir à côté de notre compagnon.

 

 

Femme : Bonsoir Monsieur Dutel. Claire Dumas, département de la sorcellerie. Si nous

                parlions de vos enfants?
Par Kanmuri
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Lundi 10 décembre 2007
Al-Maury-01.JPG Bonsoir!

Je vous propose ma première entrée dans "Écriture ludique". J'ai choisi l'image ci-haut pour ma nouvelle.

Bonne lecture


Ps: Un gros merci à Kusa-chan pour les corrections!


~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~


Je m’en souviens comme si c’était hier.  C’était un sombre jour de juin, à peine deux ans après la fin de la guerre.  Il pleuvait des cordes depuis trois jours et rien ne laissait croire que ce temps de chien allait cesser bientôt.  J’avais quinze ans et j’étais en rogne.  Le match de baseball entre mon lycée et celui de la ville voisine avait été annulé en raison de la mauvaise température.  C’était la saison des pluies, je savais que c’était inévitable, mais à rester enfermé dans la maison avec mes grands-parents et ma cousine j’étais en train de perdre la tête. 

 

Couché sur le tatami à regarder le plafond, je laissai échapper un long soupir. 

  « Takeshi, » dit Grand-père, assis sur la galerie.  « Qu’est-ce qui te tracasse? »

 

 Je roulai sur le côté pour le regarder mais il n’avait pas bronché et admirait toujours le jardin. 

« C’est évident non?  Avec cette foutue pluie y a rien à faire, en plus il fait chaud, c’est humide, c’est un temps dégoûtant.  Je déteste la pluie, » grommelai-je. 

Grand-père souleva sa tasse de thé puis, changeant d’idée, la redéposa sur sa soucoupe. 

« Takeshi, tu sais d’où viens la pluie?» me demanda-t-il. 

« Évidemment que je sais.  Avec la chaleur l’eau s’évapore et… » expliquai-je. 

Grand-père fit claquer sa langue, signal qu’il voulait que je me taise.  

 

«Il y a très longtemps, avant même le temps des empereurs, vivait un oiseau d’or magnifique.  L’oiseau, qui était très vain, passait ses journées à admirer sa réflexion dans tous les lacs du monde.  Un jour, alors qu’il se reposait sur la rive d’un lac, l’oiseau d’or aperçu une créature qu’il n’avait jamais vue auparavant. L’oiseau qui était aussi vain que curieux, s’approcha.   

 

‘La créature, qui en fait était un homme, était occupée à labourer la terre aride d’un champ.  Son corps musclé ruisselant de sueur dégoûta l’oiseau qui se dit qu’il y avait beaucoup mieux à faire de son temps que de s’échiner sur une terre ingrate.  Sur ce, il s’éloigna pour aller s’admirer de nouveau dans les plus belles eaux de cette terre.  

 

‘Dans les jours qui suivirent, l’oiseau virevolta dans l’azur de mille et un ciels, s’admira dans le reflet de mille et un lacs et pourtant, l’image de l’homme ne s’effaça pas de sa mémoire.  Chaque coucher de soleil ne contribuait qu’à enfoncer dans son esprit les racines de ce souvenir.  Incapable de se contenir davantage, l’oiseau retourna au lac où il avait aperçu l’objet de ses pensées.  

 

‘L’oiseau compris que beaucoup de temps s’était écoulé depuis sa dernière visite car où la dernière fois il n’y avait eu que de la terre sablonneuse, poussait maintenant quelques maigres plants.  L’homme lui, demeurait inchangé.  Assis sur une pierre il semblait être en train de faire une petite pause.  L’oiseau, curieux, s’en approcha.  

 

« Bonjour » dit-il.  

 

‘L’homme sursauta et regarda tout autour de lui sans toutefois voir qui que ce soit.  

 

« Qui est là? » demanda-t-il. 

‘Sa voix mélodieuse enchanta l’oiseau.  

 

« Bonjour, je suis l’oiseau d’or, » expliqua-t-il.  

 

‘L’homme, qui s’était levé, regardait autour de lui, l’air affolé.  

 

«  Allez, qui que vous soyez, sortez de votre cachette. »  

 

‘L’oiseau, qui s’était posé juste devant l’homme, compris que ce dernier ne pouvait pas le voir.  Déçu que cette créature étrange ne puisse pas admirer sa splendeur, il continua tout de même.  

 

« N’aie pas peur, créature, je ne te veux pas de mal.  Je suis l’oiseau d’or.  Je viens du domaine des cieux.» 

« Du domaine des cieux ? » demanda l’homme. 

« Oui. »  

 

‘À cette époque, les dieux interagissaient fréquemment avec les humains et l’homme, bien que surpris d’avoir été élu, ne douta pas des mots de l’oiseau.  

 

« Mon nom est Shaozu, fils de Zhijang.  Oiseau d’or, quel est ton nom?» demanda-t-il, ne sachant pas trop où regarder.  

 

‘L’oiseau, qui ne s’était jamais appelé lui-même « oiseau d’or » hésita un moment puis dit : 

« Je suis Feng Yan. » 

Feng Yan était un nom que l’oiseau avait entendu au hasard de ses périples.  Comme il signifiait magnifique phénix l’oiseau cru que cette appellation lui convenait parfaitement.  

 

« Feng Yan, pourquoi ne puis-je pas te voir? »s’enquît Shaozu. 

« Je l’ignore, Shaozu.  C’est bien dommage car je suis un oiseau magnifique. » 

L’homme ri de bon cœur.  Cet oiseau invisible semblait bien narcissique. 

Feng Yan, ne comprenant vraiment ce qui se passait, se mit à rire aussi.  

 

‘Ainsi débuta l’amitié de l’oiseau d’or Feng Yan et de l’homme Shaozu.  Feng Yan, qui connaissait bien les cours d’eau de la région aida Shaozu à irriguer ses terres et très rapidement, il devint le fermier le plus heureux de la région.  Généreux de nature il enseigna ses techniques aux autres villageois qui partagèrent bientôt son succès. Feng Yan était très heureux auprès de Shaozu et souhaitait secrètement que leur bonheur dure éternellement.  

 

‘Un jour, l’oiseau, qui revenait d’un court voyage, alla rejoindre son ami dans son champ.  Que ne fut pas sa surprise de voir à ses côtés une créature gracile à la chevelure de jais.  Le ventre de cette dernière était légèrement arrondi  et Shaozu s’arrêtait de temps à autre pour le caresser amoureusement.  Bientôt, ce dernier senti la présence de l’oiseau.  

 

« Feng Yan? » 

L’oiseau ne répondit pas. 

« Feng Yan, je sais que tu es là.  Tu es parti pendant si longtemps!  Voici ma femme, Mei.  Dans son ventre grandit notre fils, » dit-il avec joie et fierté. 

L’oiseau hésita longuement puis dit : 

« Félicitations. » 

Mei sursauta et Shaozu éclata de rire.  L’oiseau ressenti pour la première fois une pointe de jalousie.
 

 

‘Au début, rien ne changea dans leur relation et l’oiseau se dit que tout était bien.  Mais peu à peu, les rencontres de Shaozu et Feng Yan se distancièrent. L’oiseau ne pouvait rien faire d’autre que se percher sur la plus haute branche du ginkgo qui surplombait la cours et contempler le passage du temps.  Bientôt l’homme et sa créature aux longs cheveux eurent deux fils.  Ces derniers grandirent et devinrent de beaux garçons intelligents et forts.
 

 

‘L’oiseau, qui n’avait même plus envie de s’admirer dans les lacs, brûlait de jalousie.  Un jour, alors que Mei revenait du marché avec ses garçons, l’oiseau fit appel aux démons du vent.  Ceux-ci soufflèrent si fort que la créature aux longs cheveux, aveuglée par cette soudaine tempête de sable, s’écarta de la route et plongea dans un ravin.  Aussitôt, le vent tomba et les deux pauvres enfants ne purent que constater la mort de leur mère dont le panier de provision pendait, accroché à la branche d’un arbre mort.
 

 

‘Les enfants rentrèrent à la maison en pleurs et alertèrent leur père.  Ce dernier, lorsqu’il trouva la dépouille de sa femme, fondit en larmes.  Les villageois accoururent rapidement et aidèrent à récupérer le corps de Mei.  Shaozu était inconsolable.  À la grande détresse de l’oiseau, pas une fois il ne prononça son nom.  L’oiseau su alors qu’il avait commis une erreur et qu’il allait être puni.
 

 

‘Le temps passa et les garçons devirent grands, mais Shaozu était immuable.  Les champs tombèrent lentement à l’abandon et bientôt plus rien de poussa.  Bientôt, les deux jeunes hommes abandonnèrent leur père pour aller travailler dans la capitale.  N’ayant pas de succès, ils tombèrent rapidement dans les mains des brigands.  Shaozu, maintenant seul, ne se levait pas de son lit.  Son regard était mort, ses cheveux blancs. 

 

‘L’oiseau tourmenté pas mille démons internes veillait sur lui sans oser dire un mot.  Il était si triste, mais que pouvait-il faire?  Ô indigne créature! 

 

‘Un soir d’été, alors que les étoiles brillaient de mille feux dans le firmament, Shaozu sentit la fin proche et dit. :

« Feng Yuan, merci.  Merci d’avoir veillé sur moi tout ce temps. »

L’oiseau, surpris d’entendre son nom prononcé pour la première fois depuis toutes ces années, ne pu retenir ses larmes. 

« Dommage que je n’ai jamais pu te voir, oiseau magnifique, » ajouta-t-il avec un maigre sourire.

L’oiseau, qui sentait que son cœur allait se briser en mille morceaux répliqua :

« Shaozu pardonne-moi.  Laisse-moi te faire un dernier cadeau. »

Sa voix était chargée de sanglots.

Rassemblant toutes ses forces l’oiseau se concentra sur une image.  Soudainement, une lumière coruscante se dégagea de son corps, aveuglant le mourrant pour un instant.  Lorsque ce dernier pu voir à nouveau, une femme magnifique aux longs cheveux de jais se tenait devant lui, des larmes de perle roulant sur son visage d’albâtre.

« Feng Yan » dit-il avec un doux sourire.

« Shaozu !» s’écria Feng Yan en serrant son bien aimé dans ses bras.

L’homme regarda Feng Yan et lui dit :

« Je te pardonne.  Merci pour tout. »

Sur ces mots, il ferma les yeux et son âme s’envola vers les cieux.

Avec une pluie de poussière dorée Feng Yan reprit sa forme originale.

Shaozu avait toujours su. 

 

‘Inconsolable, l’oiseau pleura des jours et des nuits.  Bientôt ses larmes inondèrent les terres désertées.  Avant peu, la vie retourna et les premiers plants de riz firent surface.  Les habitants du village louèrent les dieux et bientôt, tous adoptèrent la riziculture.  Les fils de Shaozu revinrent même de la capitale pour cultiver les champs de leur père.

 

C’est ainsi que depuis ce temps, tous les ans, l’oiseau d’or pleure la mort du bon Shaozu et donne aux hommes l’eau nécessaire à la culture du riz. »

 

Grand-père se tu. La pluie tombait toujours comme des cordes, il faisait toujours aussi chaud et humide et pourtant je n’étais plus aussi fâché. Je roulai sur le dos et fermai les yeux, écoutant le son de la pluie sur le toît.

Par Kanmuri
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander

Publicité

Lectures en cours

elder-gods.jpg
short-history-of-nearly-eve.jpg
myNameIsRed.jpg 
book_ngbg.jpg
temp121.jpg
51PBP02XZFL.jpg

Liens divers

Festival de Romans
Recommandé par des Influenceurs

logo.gif

referencement

Recommander

Rechercher

overblog

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus