C’était un clair matin de février. Il avait neigé toute la nuit et le sol était recouvert d’un lourd manteau de neige. L’air était glacial et il suffisait de s’éloigner ne serait-ce q’un peu de l’âtre pour que la respiration se transforme en nuages blancs éphémères. Le prince Vlad III Tepeş, qui n’aimait pas ce genre de descriptions enjolivées, s’était borné à décrire cette matinée ensoleillée par le mot suivant : froid. Ce dernier était justement dans la salle des audiences et s’adonnait, malgré la température polaire, à son passe-temps favori, c’est-à-dire, traduire en justice les malfaisants de sa principauté. Ce matin-là, nombre d’entre eux avaient été présentés à lui et tous avaient été condamnés à mort. Évidemment, la méthode de torture qui serait appliquée serait juste et appropriée pour la faute commise. Vlad Tepeş était connu pour être d’une cruauté dépassant les limites de l’imagination. Cependant, il était juste, une qualité bien appréciée de ses sujets.
Le dernier des accusés, un marchant coupable de duperie, était prostré sur le sol de pierre, attendant la sentence du prince en tremblant. En fait il connaissait déjà la sentence, la mort. Ce qu’il restait à savoir était comment.
« Sire, qu’ordonnez-vous ? » demanda le conseiller du prince.
Vlad Tepeş sembla réfléchir un moment pendant lequel ses grands yeux verts se posèrent sur le fautif. Il se gratta le menton puis se mis à lisser sa moustache. Finalement, il croisa les bras et dit :
« Cet homme me semble bien gras. Qu’on l’empale d’abord sur le plus petit pieu pouvait supporter son poids. Plantez le à l’extérieur des murs du village pour un jour et une nuit. Assurez vous qu’il soit hors d’atteinte des animaux. Puis, le second jour, faites-le griller. Les chiens apprécieront sûrement cette viande bien grasse. »
Son verdict rendu, il fit un discret signe de la main. Deux hommes, qui jusque là avaient été dissimulés dans l’ombre, se saisirent du marchant qui se laissa faire sans même émettre un son. Le prince était reconnu pour alourdir la sentence de quiconque proférait ne serait-ce qu’un mot sans permission.
L’audience terminée les membres de la cours et autres ministres qui avaient assisté à ce divertissement matinal se retirèrent laissant Vlad Tepeş seul avec son conseiller, un Hongrois de noblesse obscure.
« Sire, mon envoyé m’a transmis ce matin les informations qui vous intéressent, » dit l’homme.
Le prince, qui s’était levé et approché d’une fenêtre, acquiesça légèrement sans toutefois détourner son regard de la rivière Argeş en contrebas.
« D’après l’informateur, l’anniversaire de Mehmed II est le trente mars, sire, »continua l’homme.
« Bien, bien, » répondit laconiquement le voïvode.
« Quels sont vos ordres, sire ? » s’enquit le Hongrois qui se demandait bien quelle valeur une information aussi triviale pouvait avoir pour son seigneur.
Vlad Tepeş se retourna et alla s’asseoir sur son trône.
« Rien de plus simple. Il faut lui envoyer un présent. »
« Un présent, sire ? » interrogea le conseiller.
« Mon cher Sebestyén, c’est son anniversaire. La politesse veut qu’on lui envoie un cadeau. Un petit quelque chose qui lui rappellera qu’on pense toujours à lui… » expliqua-t-il avec un sourire narquois.
Sebestyén comprit alors ce que son prince avait en tête. Le sultan Mehmed II, qui avait conquit Constantinople récemment, s’était trouvé fort mécontent lorsque Vlad Tepeş avait refusé de payer le tribut dû à son sultanat. Le fait que la Valachie s’était alliée avec la Hongrie contre les Ottomans n’avait pas beaucoup aidé non plus. Il y avait eu quelques escarmouches mais tout était maintenant au statu quo. Cette situation semblait plaire au voïvode, cependant il n’entendait pas s’asseoir sur ses lauriers pour autant.
« Que diriez-vous d’une forêt de pals ? »suggéra Sebestyén.
« Ummm C’est effectivement ma marque de commerce, mais, comment dire, ce serait peu original. Il faut qu’il se sente spécial, tu vois… De plus une forêt de pals est encombrante et il serait difficile de planter tous ses pals près des murs de Constantinople sans être aperçus… Tu vois Sebestyén, l’effet de surprise est primordial, » expliqua le prince.
« Oui sire, vous avez raison, » acquiesça le conseiller.
« Je pensais plutôt à ces ambassadeurs que ce cher Mehmed nous a envoyé et qui sont frais arrivés de ce matin. »
« Oh ! Excellente idée, sire. Pourquoi ne pas les rôtir et les envoyer comme plats à servir pour le festin du sultan ? »
« C’est une idée intéressante, cher ami, mais bien que Mehmed soit l’ennemi de la Valachie, ce n’est pas un sot. Jamais il ne mangerait quoi que ce soit en provenance de moi. Et même s’il le mangeait, il ne se rendrait jamais compte de ce qu’il a mangé. Aussi, ce délicieux repas pourrait le porter à croire que je m’affaiblis, ce qui n’est point le cas, » discoura Vlad Tepeş.
Sebestyén allait proposer une nouvelle idée lorsqu’on frappa à une porte dissimulée par une tapisserie.
« Faites entrer, Sebestyén. »
Le Hongrois s’exécuta et un homme de haute stature vint mettre un genou en terre devant son prince.
« Votre altesse, les envoyés du sultan Mehmed II attendent votre permission afin de se présenter devant vous. »
« Bien. Mon brave, tu me sembles agité, y aurait-il un problème ? » demanda le voïvode, à qui peu échappait.
« La clairvoyance de votre altesse est sans limite. Il y a effectivement un petit problème, sire. »
L’homme, qui bien qu’agenouillé ne semblait pouvoir rester en place, hésita un moment.
« Parle. Je ne saurais faire empaler un homme m’étant aussi utile. Parle sans retenue. »
« Sire, les ambassadeurs du sultan refusent de retirer leur chapeau en votre présence. »
Vlad Tepeş fronça les sourcils mais avant même qu’il n’ait pu dire un mot Sebestyén s’emporta.
« Non mais ! Où croient-ils être ! Va leur dire d’enlever leurs chapeaux immédiatement sans quoi ils ne seront pas introduits dans la salle d’audience ! Et s’ils refusent je leur réserve un traitement qui fera penser à ce porc de marchant qui a été condamné ce matin qu’il est le plus heureux des hommes. »
L’homme allait se lever mais le prince l’en empêcha, d’un signe de la main.
« Mon cher Sebestyén, lorsque tu parles ainsi je me dis que je suis bien chanceux de t’avoir comme conseiller. Cependant aujourd’hui j’entends procéder autrement, » dit-il. Puis, se retournant vers l’homme devant lui : « Annonce aux envoyés de Mehmed que je vais les recevoir immédiatement. Mehmed va voir que je peux rendre la politesse par la politesse,» ajouta-t-il en riant sous cap.
* * *
Contantinople
Palais du Sultan Mehmed II
30 mars
C’était un matin frais mais on sentait que l’hiver était bien fini. Le sultan s’était levé avec des projets de grandeur et avait réuni ses généraux dans la salle d’audience pour discuter des moyens à prendre pour agrandir le territoire et conserver les régions récemment conquises. Ils étaient tous penchés sur une carte de la Grèce lorsque deux serviteurs entrèrent et vinrent déposer deux boîtes en bois sculpté sur la table voisine.
« Qu’est-ce que cela ? » demanda le sultan.
« Un présent pour l’anniversaire de sa majesté » répliqua une eunuque d’une voix féminine tout en s’inclinant.
« Un présent… De qui ? »
« Le Prince Vlad III Tepeş de Valachie » répondit l’eunuque avec une nouvelle courbette.
Le sultan regarda ses généraux avec un sourire.
« Il semblerait, mes amis, que ce prince de pacotille se soit décidé à plier ! »
Les hommes d’armes réunis s’esclaffèrent joyeusement.
Le sultan s’approcha d’une des boîtes et souleva le couvercle pour en examiner le contenu. Il laissa soudainement échapper un cri de surprise et du coup, le couvercle de la boîte lui glissa des mains pour aller se fracasser bruyamment sur le marbre. Les hommes assemblés s’approchèrent de la boîte. Ce qu’ils virent les fit trembler de rage.
La tête d’un des messagers du sultan reposait sur un coussin de soie rouge. Le chapeau du messager tenait solidement sur la tête, enfoncé par quatre gros clous.
Rageant, Mehmed ouvrit la seconde boîte qui contenait la tête du second messager et un morceau de parchemin dont le sceau portait les armoiries des Tepeş. Le sultan la descella. Elle lisait comme suit :
Mon cher Mehmed,
Joyeux anniversaire! Vos ambassadeurs semblaient tellement attachés à leurs chapeaux que je n’ai pas eu le cœur de les en défaire. J’ai même veillé à ce qu’ils ne puissent plus jamais les enlever. Je vous attends de pied ferme à Târgovişte : si vous arrivez à vous y rendre, évidemment.
Cordialement,
Vlad III Tepeş, prince de Valachie
Le sultan déchira la missive et ordonna que les têtes soient enterrées de façon appropriée. Il fit jurer au silence tous les hommes présents mais la nouvelle des chapeaux cloués se répandit comme une traînée de poudre.
Vlad allait payer cher cette manifestation de politesse impromptue.




